8 février 2017

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Je ne sais pas s’il y a encore des merveilles à créer avec un clavier de cent touches qwerty les messages privés se bombent en commentaires et les insultes pulsent la pression artérielle ce n’est plus ce que c’était, l’amie que j’avais, intime sur mon msn messenger on se parlait à l’heure du souper il faisait beau dehors - où es-tu? et la lumière pesait sur la piscine en gonflables plastiques regonflages si je manquais de souffle laissé derrière j’y retournais, le filtreur manquait de chlore et ma mère versait la poudre poison dans l’eau; sur l’Internet trouver l’amour et pour vrai, on ne se méfiait pas des pédophiles là-dessus on en a vu c’est sûr sans les voir, qu’ils soient morts ceux-là crevés bien d’où ce qu’y sont, notre petit bonheur de forum de discussion Marie notre émission préférée je te cherchais sur le forum et l’heure du souper n’existait plus - je te cherche encore sur Google et je ne mange toujours pas : 

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Ça n’existe plus. 
Tu es morte. 
Dans mon passé
comme le crapaud que j’ai vu près du ruisseau 
quand j’avais neuf ans
mort
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Sur Facebook ce sont des photos de toi Marie des vraies tu as des enfants je te vois que tu as vieilli dix ans déjà tu as trente ans, oh, ce n’est plus comme avant si je t’envoie un message privé et que ça dit que je t’aime, est-ce que tu me bloques c’est vrai tu me bloques je crois que je vais me déconnecter, je pense que ça fait vingt ans, c’est suffisant, tu avais les gencives belles, maintenant elles rongent tout.

Je t’aime.









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25 juillet 2016

La nappe

Les mots ne sont pas assez forts pour décrire ce fond, cet arrière-plan bleu comme le ciel à l’ombre, au-dessus duquel des dessins, de discrètes volutes blanches, se courbent une première fois, se rattachent ensuite à une spirale, et ça recommence comme un motif superbe, blanc sur bleu, valse en anses comme sous le trait d’une plume libre, on dirait une fumée de crayon blanc qui se cambre en bombements, des coudes qui se répètent, convexes, prennent des détours sans fin; ce fond bleu qui tombe sur les coins de la table, plus creux que la surface, et encore ces arabesques blanches qui reprennent le cycle, et récidivent, en boucles itératives, plus belles que tout ce que les mots ont inventé.
Je n’ai jamais vu d’aussi belle nappe.

Sale eau

C’était pas moi. C’est le bain qui a débordé. Ça a mouillé le mur. Plus que le mur, ça a pourri le plancher, les moulures, la commode, peut-être l’armoire . M ais l’armoire, je l’avais réparée. Elle s’ ouvrait comme un charme. Rappelle-toi. Après, le plafond, pourquoi ça a coulé, je sais pas ce que font les voisins d’en haut, peut-être la lessive. Q uand notre laveuse a débordé, tu te souviens, c’était pas moi. Je faisais une brassée avec tes vêtements à toi dedans. A près le débordement, j’ai coupé l’eau. Le plancher gondolé, je me suis dit qu’il faudrait le changer, alors j ’ai fait un trou dans la céramique de la cuisine parce que j e pensais la changer aussi, tant qu’à y être, vraiment, j ’y pensais . Mais pour l’évier de la cuisine, j’y étais pour rien : tu m’avais dit de faire la vaisselle. J’avais ouvert le robinet. Mais, oh surprise : personne pour le refermer. Après, si ça a inondé le frigo et qu’on a perdu la nourriture de la tablette du bas, et le garde-manger, les sacs de biscuits , on en mange presque jamais , ça va... Je sais que ça explique pas la chambre, le lit trempé, mais j’avais oublié de fermer la fenêtre - un orage, qui peut prédire ça? La pluie sur les draps, ça s’annonce pas. Je sais que ça excuse pas mon erreur d’avoir arrosé les plantes sur la table de chevet avec le boyau d’arrosage, ça a fait un petit dégât et la nuit n’a pas été agréable cette fois-là, mais je te jure, promis, que tout se passera bien à l’avenir... S’il te plaît, crois-moi : v iens me rejoindre sous la douche, ç a ira, ça ira...

Coccinelle

D’un mot une phrase me viendra.
Comme un insecte pris entre deux portes patio, une coccinelle condamnée à mourir sèche et affamée, mordue par des araignées qui s’ouvriront l’appétit devant mon tendre rouge pointillé noir , petite moi reclus là mangée, je n’aurai personne sur qui compter ma culpabilité; c’est chaque jour que les huit-patte s m’observeront me dessécher, et je n’ai pas grand-travail à redire, sinon à rester là, à attendre, pendue, accrochée quelque part dans l’ouvrage de me sortir de là. J ’a i vu des costauds de fourmis s’extirper , les pattes battantes, chercher la sortie avec un acharnement trop grand. Ils habitaient dans l’humide. M’en suis tenu loin.
 
L’espace entre cette vitre-là et cette vitre-là me convient. Je n’ai pas besoin de mieux . Mourir dans deux jours, peut-être trois, c’est en ma masse; j e fais mon ar t riche, et moi la pauvre. J’alterne. Rouge, noir. Noir, rouge. Sur ma pelure d’argent. Le jour où je n’en aurai plus, d e cette pelure ou de cet argent, mon or pensera le s autres côtés de mes portes patio, peut-être; si ça vaut la peine de ne plus bronzer , de me sortir une narine, si j’en ai, me respirer un souffle, me souffler quelque chose, peut-être une phrase. Et e ncore je dirai que si l ’argent ne m’a pas fait mourir, c’est qu’il m’aura rendu belle : regardez-moi ça quand le soleil se couche, le rouge de mes ailes de coccinelle , si ça reflète pas la lumière comme une belle spatule de cuisine! Aux humains, hé ho, j’ai une affaire à dire!
 
Que d ’un mot une phras e viendra;
 
Et que tout finira par tenir.

Le Buzz de la Batiscan

Au sommet des rochers, un barrage d’une centaine de mètres retenait la rivière d’échapper son courant sur les baigneurs qui se déridaient tout en bas, dans les aires lacustres et plates que la rivière laissait tomber sur le sable; une plage - on l’appelait plage lorsque l’eau de la rivière ne la submergeait pas - avait été aménagée au pied du barrage et des vacanciers y allaient pour prendre du temps ou en perdre, s’enduire de glaise ou faire des promenades d’après-dîner. Un sentiment de quiétude régnait pendant les pique-niques, on ne peut pas dire le contraire.
Le soir, à la brunante, on entendait « le buzz », un bruit clair que faisait le barrage au moment d’ouvrir les valves. Sous prétexte de contrôler son niveau d’eau, la rivière donnait alors son coup d’envoi : elle déferlait ses galons, inondait la plage, noyait ceux qui s’y reposaient encore, noyait assurément les sourds .
François n’était pas sourd. Il connaissait l’existence du buzz. Chaque été, depuis sa naissance, sa mère l’emmenai t se baigner dans la rivière. Ils campaient non loin de là, sur une dune rocheuse, à l’abri des mouvements de l’eau. Les clapotis n’avaient aucun secret pour lui , non plus le bruissement des arbres, ni la musique des oiseaux qui dérangeait son sommeil : pic-bois, merle, cardinal, oiseau moqueur... Il pouvait le s nommer , tous. Pour écourter ses promenades et retenir son envie d’ explorer autour , sa mère lui faisait craindre le buzz :
- François, ne t’approche pas de la rivière le soir. Si tu entends le buzz, reviens tout de suite.
-Sinon quoi?
- Sinon l’eau de la rivière monte.
- Et?
- Et tu meurs. Noyé. Frette-sec.
Lors de son dernier passage à La Batiscan, François devait avoir cinquante-trois ans. Il avait dû réserver seul le terrain de camping que sa mère préférait , celui tout près du barrage - elle était morte. I l passait des soirées à se rappeler l es saucisses que sa mère faisait cuire sur les tisons . Désormais, François les mangeait froides. Par on ne sait quel débridement, il avait réussi à prendre un poids qu’il ne pouvait plus souffrir. Il était gros, obèse , il se l’avouait, et les soirées qu’il passait près de la rivière à s’empiffrer de saucisses n’arrangeaient rien.
Le 18 juin 1941, à seize heures vingt, François portait un short bleu. Il prit la décision de visiter la rivière. Il savait que le buzz retentirait à seize heures trente , descendit quand même la côte jusqu’à la plage, s’avança dans l’eau, se plaça au centre de la rivière sur une pierre qui lui permettait de sortir la tête hors de l’eau. Il attendit le buzz.
Et le buzz vint. François se tourna un moment vers les arbres bordant la berge . En moins d’une minute, sa tête fut ravalée par l’eau qui descendait du barrage en une chute grandiose. Puis, l’eau passa. Le sable de la plage résorba l’excès. François sentit se s cheveux mouillés, son corps vivant, gros, mais vivant, et l’eau ruisseler sur ses seins - il n’était pas mort. Il nagea jusqu’au premier arbre, s’y accrocha, et à bout de souffle, s’adressa à La Batiscan : « Ton prochain buzz, fais -le plus fort... » Obèse et stupide, il tenta encore de se tuer pour rejoindre sa mère, au milieu de la rivière, mais il n’entendit jamais qu’elle se moquait de lui .

Viviane 2

Et sur tout ce que la vie peut mordre , t ordre de mal ou faire mal, du coeur ou de la poitrine, de l’angine ou des autres bibites, je pense à toi et aux jours où tu riais à ne m’en plus souvenir, me racontais la nuit, m e disais le jour, dansais l’ histoire dis-moi, encore si tu n’es pas morte tout de suite , s’ il y a une chance ; et sur tout ce que la vie t’a mordu, tordu de mal ou à t’en faire mal, ton coeur comme un petit pou, fragile à sauver ou à choisir, mes bras autour de ce que je te voulais de trop, sublimes tes yeux; et sur tout ce que la vie t’a été, ton coeur ne s’ arrêtait jamais, et je le sens encore sur mes oreilles le battement de tes éveils, pour la rime quand tu sortai s ébouriffée du lit comme de la ouate d’un oreiller , bourrue fée que je t’aime et que je le dis, le soleil nous bronzait l’esprit mais ne pointait jamais midi; et sur tout ce que la vie a fait battre ton coeur , le mien suivait, sans faute; et sans cesse sur ton nom je commet s la faute d’encrer mes mots...

La Légende de Samos

Samos, honoré par son statut de scientifique officiel, ne croyait pas aux légendes. Il avait aménagé son salon comme un laboratoire. De là, nous pouvions voir, entre son divan et la cuisine, tous les instruments nécessaires à l’observation moléculaire posés sur une grande table en bois de chêne. La science lui faisait un vrai métier et personne ne lui reprochait ses comportements solitaires lorsqu’il passait ses soirées au microscope. Quand sa mère mourut, Samos tomba en profonde dépression. Deux jours après, il reçut en cadeau, déposée au pas de sa porte, une rose blanche dont la tige avait été soigneusement enroulée dans un papier humide. Il se demanda de qui venait cette attention, et qui avait bien pu manifester un soudain sentiment après la disparition de sa mère; malgré l’absence de destinateur, la rose demeura pour lui le signe d’une réelle empathie pour le deuil qu’il s’efforçait de vivre, tantôt en pleurant mais n’en parlant pas, tantôt en parlant mais ne pleurant rien.
Tout comme l’aurait fait le propriétaire d’un nouvel animal de compagnie, il présenta son appartement à la rose fraîchement découverte : « Voici le salon, la cuisine. Il ne faut pas toucher au robinet. Il coule. Je déteste l’eau qui s’échappe. J’ai très peur des inondations. Je dois trouver un vase étanche . » Il n’hésita pas à retourner son appartement pour trouver un vase de choix; son choix s’arrêta sur cette sorte de cylindre gradué dont il s’était servi, il s’en souvenait, pour mesurer la quantité de sang qu’il avait perdu lors de sa dernière tentative de suicide survenue cinq ans plus tôt - triste souvenir qu’il semblait avoir laissé derrière. C’était un homme du présent : il versa l’eau à la moitié du cylindre, y plongea délicatement la tige de la rose blanche et la vit s’enguirlander de petite bulles. Samos se posta définitivement devant elle, sans plus bouger, même qu’il y resta longtemps, comme si plus rien ne l’intéressait ailleurs. La façon dont les bulles s’accrochaient à la tige de cette fleur plus que vivante, tout cela le magnifia, le convainquit d’abandonner la science au profit d’une nature nouvelle, pure. On frappa plus d’une fois à sa porte sans qu’il y eût de réponse. Le scientifique s’affairait à sa fleur. Une nuit, pris d’une panique fiévreuse, il hallucina des voix qui l’incitaient à sortir. Comme s’il en fut assez, une voix, à travers la porte, l’invita à sortir :
- Samos! Laisse ta fleur! Des roses blanches, il existe des champs qui en sont remplis!
Face aux voix, le réflexe de Samos fut d’isoler son appartement en tassant des serviettes sous les portes. Il boucha les fentes et retourna à ses observations. Il consacra des heures, des jours, à observer les pétales qui peu à peu se fanaient. Sa fleur mourait, mais jamais il n’accepta qu’ailleurs, dans les champs tel que l’avait proposé la voix, la même rose blanche eût existée. Lentement, sa fleur revêtit les habits de la mort. Le gris frisa les pétales. Samos attendit que de sa fleur la tige devînt molle et, encore qu’il fut là pour elle, quand la fleur ne tint qu’en une boulette grise au bout de ce qui sembla une ficelle, il réalisa sa solitude. Quand vint le temps de la jeter et que la tige craqua sous ses doigts, il eut le sentiment de mourir aussi. En refermant la palette de la poubelle, à cette voix qui tentait de se répéter encore en lui, il répondit : « Ce que je ne vois pas n’existe pas... »
Et personne ne sait s’il parlait de la fleur, de la voix, ou de sa mère.

L'éditeur n'est pas un lecteur

Imaginaire. Le mot vient du latin imago. Image. Peut-on écrire sans image? C’est assez rare. Même Richard Martineau y arrive. Écrire, c’est réinventer les images. Tout sujet qui écrit devient lui-même une image parlante. Et plus il tente de représenter une chose par écrit, plus cette chose devient elle aussi image, imaginaire. Quand on écrit, il n’est donc ni question de vérité, ni de vraisemblance, ni de crédibilité. Deux phrases :
1- « J’étais dans ma voiture. J’ai vu deux chiens qui se battaient. »
2- « J’étais dans ma voiture. Deux chiens se battaient. »
Certains lecteurs diront qu’ils préfèrent la première parce qu’elle est claire. Ils voient les deux chiens se battre dehors, près de la voiture. Très bien. D’autres diront qu’ils préfèrent la deuxième, celle qui ne dit pas où sont situés les chiens. Ils les imaginent dans la voiture en train de se battre, ou dans le coffre arrière, ou dans un parc, dehors. Ils choisissent la deuxième phrase parce qu’ils aiment la liberté avec laquelle ils peuvent décider de l’endroit où les chiens se battent. La première phrase fait référence à la vue - j’ai vu les deux chiens donc c’est vrai - tandis que la deuxième fait appel à l’imaginaire : deux chiens se battaient et j’y crois qu’ils aient été vus ou pas.
L’éditeur, prenons-le comme un troisième lecteur, devient alors une problématique. Son questionnement étonne. Incapable de choisir entre ces deux lectures, il refuse l’une et l’autre des phrases. Il les acceptera sous une condition : qu’à la fin du texte il devienne clair l’endroit où le narrateur a vu les chiens se battre. Pour l’éditeur, ce n'est pas crédible qu’un narrateur nous parle d’une bataille alors qu’il n’en était pas même proche. Le narrateur ne peut en aucun cas imaginer quelque chose qu’il n’a pas vue. S’il affirme que deux chiens se battaient, c’est qu’il doit les avoir vus.
Pourquoi un narrateur ne pourrait-il pas dire ce qu’il voit même s’il n’en a rien vu? Le lecteur est prêt à l’impossible. L’écrivain aussi. On l'aura compris : c’est l’éditeur qui bloque. L’éditeur n’est pas un lecteur, mais celui qui annule les lectures pour produire un texte qui ne plaira ni tout à fait au premier lecteur, ni tout à fait au deuxième. Et pendant ce temps, les auteurs lisent.

L'homme qui me bat

Ce soir, une gifle. Une seule. Ma tête tremble encore. Sa main n’était pas totalement ouverte. Ça avait plutôt la forme d’un poing. Gifle ou coup de poing, la question n’est pas là. C’est le métal de son bracelet qui m’a fendue. En dessous de l’oeil. Le bracelet qui m’a frappé dans le cerne que j’avais déjà violet.
J’avais passé l’après-midi avec mon petit Lucas. Je lui apprenais à pédaler dans la ruelle. Il se débrouillait. J’étais heureuse. Presque. Un oiseau chantait quelque chose. J’ai tourné la tête vers un arbre, un instant de trop. Derrière moi, Lucas criait : « Bobo! Maman bobo! » - Mon chéri! Relève-toi! Montre-moi ton genou. On ne va pas gaspiller un pansement pour ça. Ça va sécher. Le sang va sécher. Viens. Range ton vélo. On rentre à la maison. J’ai fait des macaronis. Des macaronis au fromage.
Et là, le père. Il arrivait. Derrière moi, avec son air plus grand que tout : « Mauvaise journée au bureau. » C’est ce qu’il a dit. En fait, c’était le signal. Il m’annonçait que ma soirée serait pire que sa journée. J’ai fait comme d’habitude : les macaronis, la bière au frigo, un peu de musique pour se dérider. Lucas faisait semblant d’écrire dans ses cahiers d’école. Il dessinait des monstres. On riait. On buvait, enivrés jusqu’à se piler sur les pieds. C’est quoi cette chanson? Un souvenir de 1995. Lucas monte se coucher. C’est le moment de sortir le sachet. Cocaïne. On se prête la paille. Ça dégénère. Il dit que je l’ai trompé en 1997. Je m’éloigne, il me retient. Je manque d’air. Il me tient à la gorge. Ma veste n’a pas de col. J’ai la peau du cou qui s’étire. La dernière ligne, on se la dispute. Elle revient à celui qui souffre le plus. C’est lui. Je ne peux rien dire de plus.
C’est lui qui travaille. Lui, le vingt dollars sur la table. Lui le pusher, lui le sachet. Plus qu’un poing, mieux qu’une cicatrice, c’est lui, mon envie de mordre. Mais je ne peux pas ouvrir la bouche. Sa main me retient. C’est lui, le dernier bonheur qui me reste.
Ce soir, une gifle. Rien qu’une. Je saigne. Rien de grave. Les mouchoirs en viennent à bout. Il me tuerait si je vidais la boîte de pansements. Il n’en reste qu’un. Lucas. Je le garde précieusement, au cas où quelque chose de grave arrivait demain. L’instinct de survie, c’est ça. Saigner sans guérir. Attendre que ça sèche. Souffrir sans mourir. Et se convaincre que nos blessures ne sont que des bobos d’enfant.

L'Iphone 6 d'un terroriste

Sur la butte, presque le calme, le chapeau de paille de l’autre qui gode au vent comme pour se moquer de moi, comme si mon âge n’était pas le sien, et mon envie de le tuer là, maintenant, tout de suite.
L’attente, c’est toujours ça. Attendre le bon filon. Le texto du patron sur mon Iphone 6. Attendre qu’on soit sûrs d’être prêts. Calibre 32 ou fusil à pompe. J’attends. J’ai mon arme. Ma bombe. Mon chargeur que je m’apprête à vider sur le chapeau de paille. Exploser la butte que j’ai en mire. Pas tous les jours qu’on meurt en kamikaze. J’ai tout, là. Musique, ça va. Mes écouteurs, je les ai payés. La pilule qu’on m’a donnée pour monter la butte, c’était gratuit, pour m’exploser par en-dedans. Le chapeau de paille, je vais le casser et c’est tout. Cow-boy, je vais lui en mettre deux dans le front!
Mon chargeur chargé. En quinze minutes, la pile de mon Iphone a descendu de moitié. Inquiétant. Mon pouce fait défiler les anciens messages. Rien de neuf. C’est mort. J’attends. Qu’est-ce qu’il fout, le patron? Toujours pas de nouvelles. Vingt heures pile. La tuerie, on s’était dit que c’était à dix-neuf heures cinquante-huit. Mes frères, avec leurs appareils androïdes, se sont déjà fait sauter. Pas la peine d’en parler, c’est sûr. Moi, je reste là, avec mon Iphone, l’arme pointée sur le chapeau de paille en haut de la butte. Je texte le patron, et ça ne fait aucun doute que j’ai pris la pilule qu’il m’a donnée :
- Chapeau de paille enmire, je letu et je me fait sauter mais dites mio le go.
Et là, mon Iphone m’a lâché. Pile à plat. Vingt heures deux. J’ai rangé mon arme et, avec l’accord de Dieu, j’ai pu apprendre à vivre avec le fait de vivre. Il reste que, chaque fois que je vois mes frères aux nouvelles, morts sans moi, je souhaite une chose : que l’Iphone 7 ait une meilleure autonomie.

3 mars 2015

La robe



J'ai toujours été étonné de voir qu'aucun taureau n'avait été tracé avant l'avènement des grottes, étonné que la perspective plastique ne se schématisait pas avant De Vinci, qu'avant lui les Égyptiens dessinaient à plat leurs représentations humaines : mais comment l'Égypte ancienne avait-elle pu s'accommoder de plates perceptions, me demandais-je, et combien de temps aurait-elle encore attendu avant qu'on vienne l'avertir qu'à sa perception du monde manquait la perspective? Les yeux changent avec le temps, me disait-on. Se transforment au fil des millénaires. Avant qu'ils en viennent à user du damier et du point de fuite pour créer l'illusion de la perspective, bien des artistes se sont divisés sur le sujet. Les lignes d'un damier ne suffisaient pas. Qu'au devant d'une toile un peintre dresse un arbre plus grand que ceux disposés en arrière-plan, cela n'aurait su que créer la confusion. Au lieu d'une distance, certains y auraient vu de petits arbres sortis des branches d'un arbre plus gros. À l'époque, à la vue de ce genre d'oeuvres, tous consentaient à l'illusion, et nul ne s'accordait sur la perspective qui serait leur avenir. Il a bien fallu attendre cent ans avant que cette façon de voir puisse s'avérer dans notre monde sans être considérée comme illusion.

- Et la robe? Bleue et noire? Blanche et or?
Un jour, un parti admettra qu'il ne voit pas de noir à l'image. L'autre admettra qu'il n'y a pas de blanc. Ce jour-là, cette robe aura prouvé qu'il reste aux artistes bien du travail...

28 janvier 2015

Violet


Le violet me viole. Me violente. Le choc me choque. Le trouble me trouble. Les couleurs colorent. La terre me ternit.

Le temps tempère. L'écrit m'écrit. La vie me vit. La vue me voit. Les caresses me caressent. Le rêve me rêve. Ma mère me materne. Le lait m'allaite. La nourriture me nourrit. La cuisine me cuisine. La grosseur me grossit. Les joies jouissent. Les joues me jouent. Des pieds m'empiètent. Les coups me coupent. Des coupes me cousent. Des cousins me couvent. Les frappes frappent. Les sangs me sanglent. Des chaînes m'enchaînent. Mes liens se délient. Mon cerveau sert. Ma folie s'exfolie. Ma fuite fuit. La course course. Des prises me prennent. Des mains m'emmènent. Des poings m'empoignent. Des visages me visent. Me détestent. Me testent. Leurs lits m'alitent. Leurs civières sévissent. Leurs paroles me parlent. Leurs images m'imaginent. Des questions me questionnent. Leurs rappels me rappellent. Mes souvenirs se souviennent... L'amour ne m'aime pas.

Des pleurs pleurent. Une larme m'arme. Le sel me sale. La saleté me salit. Une crasse m'encrasse. Mes virus virent. Des corps encore. Les gardiens me gardent. La maladie m'enlaidit. La déception me déçoit. Ma solitude se solidifie. Les fleurs fleurissent. Les violettes violacent. Dans un pot qui m'empote. Me viole. Me violente. Encore. Et le passé passe jusqu'à ce que l'âge m'âge.

...et que la sortie me sorte.











22 octobre 2014

Menu du soir


J'ai habité chez maman jusqu'à l'âge de quarante ans. Les gens du quartier se sont longtemps moqués de mon âge et de mon refus de trouver un appartement ailleurs... Comme si mon désir de rester avec elle était un handicap dû à une crainte ou à un blocage. Ils disaient que je n'aurais jamais de jeunesse, que la jeunesse se vivait loin de nos vieux, en dehors des jupes de nos mères... Il est vrai que les jupes de maman m'ont toujours été un bouclier efficace, mais jamais la jeunesse ne m'a filé sous le nez sans que je puisse en empoigner une parcelle de naïveté. Quand j'étais enfant, je me dérobais du monde en me faufilant sous sa jupe fleurie, et dans les plis du tissu je me construisais un dôme tiède et rassurant. En un éclair, je pouvais disparaître entre ses cuisses et m'esquiver du fils de la voisine, ce petit con qui brûlait des abeilles... Si je le pouvais encore, j'y retournerais, sans hésitation et fréquemment, humer l'odeur paisible de ce dôme, chaque fois qu'un collègue de bureau me demande de déjeuner avec lui à la cafétéria.

Pour maman, la séparation d'avec papa avait été difficile. Il y avait eu des blessures. Des morceaux de peau arrachés. Des pots, des assiettes, des fleurs séchées. Des tentatives de suicide et des gros mots. Le divorce avait troublé maman au point de ne plus savoir faire bouillir les pâtes. Je refusais de la quitter avant qu'elle se porte mieux. Elle était seule, sans ami ni amant, et c'était mon rôle de ne pas la laisser périr dans la solitude. Maman était une dame. Une femme respectable, de noble nature, mais de faible stature. Malgré le poste important qu'elle avait occupé à l'hôtel de ville, des gens lui voulaient du mal. Des gens, chaque jour, souhaitaient sa mort. J'ignore pourquoi les gens du quartier ne l'aimaient pas. Pour être aimé, je suppose qu'il faut dire bonjour à ceux avec qui on a déjà eu des conversations. Je suppose qu'il faut les saluer chaque fois qu'on les croise. Maman n'a jamais aimé dire bonjour. Elle n'a jamais dit bonjour ni au boucher, ni au boulanger. Pour elle, leur dire bonjour aurait signifié qu'elle les invitait à dîner. Mais elle ne voulait personne à table. Elle ne voulait que moi, et papa, s'il se décidait à revenir. 

Je n'ai jamais su la raison de leur divorce. À l'époque, leurs disputes présageaient déjà la rupture. Mais puisque papa était beau garçon, maman et moi avions tout de suite émis la possibilité d'une infidélité, et l'idée qu'il l'ait trompée avec la voisine n'a pas tardé à germer dans nos cerveaux. Notre haine envers papa explique peut-être les regards haineux que nous récoltions dans le quartier. Pourtant, et je le dis à ma défense : même si parfois maman avait pour moi quelques affections qui dépassaient le registre de la tendresse, jamais nous n'avons considéré sérieuse l'idée de passer notre vie ensemble ou de faire l'amour sans condom. Nos rapports demeuraient propres et strictement nobles, et jamais je n'aurais osé polluer son intérieur en m'y immisçant sans condom. Mon but n'était pas de remplacer papa. Mon rôle à la maison n'était pas de combler le vide que son départ avait creusé. Mon rôle était tout autre. Je m'occupais du bonheur de maman. Je m'assurais que rien ne vienne menacer son confort.

Peu de temps après le divorce, papa a été victime d'un incendie. Aujourd'hui, il ne reste rien de l'immeuble où il habitait. Ce sont des choses qui arrivent. Les flammes l'ont rendu moins beau garçon, il faut le dire : son chirurgien n'a pas su le rendre comme avant, et ses yeux n'ont plus jamais été les mêmes. Les mauvaises langues du quartier se sont mis à dire que maman était l'auteur de l'incendie. Moi, je dis que nous ne saurons jamais qui sont vraiment les auteurs. Depuis le divorce, je me suis toujours occupé du bonheur de maman et de son courrier. Au début, je lui lisais toutes les lettres qu'elle recevait - une dizaine par jour. Ses yeux n'ont depuis jamais cessé de faiblir. De toutes les lettres qu'elle recevait, seulement une ou deux méritaient d'être lues. Les autres, écrites dans une langue primaire et bourrée de fautes, n'étaient bonnes qu'à aiguiser les dents des chiens, et comme nous n'avions pas de chien, je me dépêchais de les lire, froidement, malgré les pleurs de maman qui en avait marre d'être détestée. Puis je déchirais ces lettres au-dessus d'une poubelle ou j'allais en faire un feu dans la cour. C'est par souci de préserver le bonheur de maman que je me suis mis à la tâche de trier son courrier. Tous les matins, je me levais avant elle pour retirer toutes les lettres qui semblaient provenir de destinateurs indésirables. Je jetais les enveloppes qui pourraient contenir des menaces de mort. Je ne me risquais même plus à les ouvrir. Je triais le courrier proprement, sans déchirures. Je ne voulais pas connaître l'ampleur du danger qui pesait sur ma mère. Je tenais seulement à ce qu'elle ait l'impression d'être aimée en ouvrant son courrier. 

Hier, avant le repas du soir, il a fallu que je quitte maman. Mon âge n'a rien à voir avec mon départ. C'est l'amour qui m'a poussé à partir. L'amour est un rêve qui, en un éclair, peut tourner au cauchemar. Elle portait un pantalon. Un pantalon en toile ou en nylon - je m'y connais très peu en tissu - qui montait au-dessus de ses hanches. Sur le petit tableau noir, suspendu à un clou dans la cuisine, j'avais écrit le menu du soir. Chaque jour, sur ce tableau, j'inscrivais le menu du soir. Maman tenait à savoir ce que je lui préparerais. C'était une routine. Mais comme elle ne voyait plus très bien, je ne craignais plus qu'elle soit offusquée par le menu. Hier, en entrée, nous aurions dû avoir le Potage liquide aux poireaux pas frais et à la carotte de fond de frigo. Pour le plat principal, nous aurions dû avoir la Saucisse ratatinée dans sa purée de grumeaux et le Spaghetti au beurre ramolli par la température ambiante, mais nous n'avons rien eu de ça. Je n'ai pas pu cuisiner hier. Papa a frappé à la porte avant même que l'eau des poireaux se mette à bouillir. Il a frappé. Il a crié fort, dans une langue qu'on lui connaît, primaire et bourrée de fautes :
- C'est quoi ton osti de problème! Tu réponds pu à mes lettres! Ça fait deux semaines que je t'écris que je t'aime! Pis toi tu joues l'indifférente... C'est fini nous deux, vieille calice de folle... Je reviendrai pu, je te le dis là. Reste avec ton gars, t'es tellement heureuse avec lui...

J'étais en train de couper l'extrémité poilue de mes poireaux quand papa est reparti. Les yeux de maman se sont posés sur moi. Ses yeux aveugles, verts, d'une couleur absente. Je savais qu'elle ne me voyait pas. À son âge, sa canne était tout son appareil visuel. Elle avait reconnu la voix de son ex-mari, mais elle ne l'avait pas vu. Elle savait seulement que j'avais détruit les lettres de papa. Elle savait, et ça se voyait qu'elle savait, que j'avais voulu conserver son bonheur en éliminant les mots de papa...
- Et pour le dessert? j'ai dit. Pour dessert, maman... 
- Sur le menu du soir, sur le tableau, c'est écrit quoi? a-t-elle demandé.
- J'ai écrit crème brûlée... Mais compte tenu des circonstances...

Je croyais que maman me jetterait dehors. Papa lui avait appris l'existence de ces lettres que j'avais jetées. Il n'en tentait qu'à elle de me punir à sa façon. Je pensais qu'elle m'en voudrait. J'attendais ses reproches les plus sévères. J'ai eu la peur de ma vie quand elle s'est avancée vers moi. Sa canne a buté contre ma cheville. Sa main tirait sur la manche de ma veste. Je sentais que le regret et l'envie se mêlaient en elle. Au risque d'être pessimiste, je dois dire que je me suis mis à croire à sa fin humaine et probable. J'ai craint pour sa vie. J'ai craint qu'elle se repentisse pour les flammes, pour l'incendie qu'elle avait orchestrer pour punir papa de l'avoir trompé. En un petit craquement de dos, elle a cédé et s'est effondrée sur moi. Elle est tombée dans mes bras, plus molle que les poireaux dans l'eau chaude. Sa faiblesse m'a enlacé. Le visage perdu, elle a glissé sa joue sur mon épaule. En dépliant sa jambe la plus forte, elle s'est hissée à ma hauteur et, les yeux fermés, comme un petit oiseau qui espère son repas, elle a frotté son menton sous le mien. Et sa bouche a rejoint la mienne.

29 juillet 2014

Une drôle d'agression (Fabulation d'une enfant)


Il était grand et maigre. Maigre et sec. À voir ses omoplates qui étiraient la peau de son dos et équarrissaient sa chair, on aurait dit qu'il ne se nourrissait qu'au riz cru. Il aurait cuit le riz s'il avait su faire bouillir l'eau d'un chaudron, mais ma mère lui avait tout appris sauf l'allumage du four. Chaque fois que maman me déposait chez lui en quittant pour le boulot, des frissons glaçaient ma nuque. Maman le payait pour qu'il prenne soin de moi. J'aurais payé deux fois le prix pour qu'on me transfère dans une vraie garderie. 

Il m'accueillait à la porte de son appartement sans dire un mot. Il s'accroupissait, enroulait son bras autour de mes épaules, puis m'engouffrait dans son demi sous-sol. Au centre de sa cuisine, une grande table en bois attendait un repas. La table était toujours propre. Comme si on venait d'y nettoyer un dégât. Des objets - deux chandelles, un tournevis, une bouteille vide, un cahier «Testez votre Q.I.» -  étaient dispersés sur le plancher comme si une chose grave allait se produire sur cette table. Il me demandait de mettre des bols sur la table :
- Clémentine nous allons manger du riz ensemble. Il faudra que tu placeras les bols pour nous deux.
- Du riz comment?
- Du riz beaucoup. Beaucoup de riz avec du lait. 
- Du riz dur? 
- Je n'ai pas lu les instructions de l'allumage du four. Il faut qu'on mangera le riz comme d'habitude. 

Il piquait une colère chaque fois que je lui proposais de lire les instructions de l'allumage du four. Il ne laissait personne lire le guide à sa place. Et quand le riz cru était servi dans le bol, sans beurre ni confiture, je m'avouais quelques bonnes pensées pour le brocoli de maman qui n'était pas si terrible, au fond. Le riz trempait dans du lait, froid comme dur, et j'étais forcée de le manger à la cuillère.
- Mange, Clémentine! C'est l'ordre. Et après il faudra que nous irons dans la chambre pour te changer la culotte.

Je me débrouillais pour renverser le riz un peu partout. Quand il me forçait à avaler, je me débattais. Je criais. Je tentais de mon mieux d'échapper aux mains de ce fou qui me tenait ligotée à ma chaise. Après le repas, peu importe si j'avais mangé le riz ou l'avait épandu par terre, il me traînait jusqu'à la chambre. Il me soulevait d'un bras, parfois deux, et ses dents mordillaient mes oreilles. Ses mains caressaient mes cheveux. Son souffle frôlait mon visage, je me souviens; et dans la chambre il déboutonnait mon pantalon. Il jetait ma culotte au pied du lit, essuyait mon vagin de long en large, puis déballait une nouvelle culotte.
- Pour ne pas laisser de traces Clémentine il faut que je changerai ta couche, parce qu'il ne faut pas que tu laisseras des traces.

Je restais vulnérable. Sur son lit. Tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos. Je me laissais faire. Puis le manège reprenait : ses bras me portaient ailleurs, devant la télé. Il demandait à ce que nous écoutions les Télétubbies. Il me tenait tout contre lui. Contre sa poitrine. Son coeur. Son bassin. Son pénis. Je sentais tout ça. Ça m'a troublé. J'en suis marquée pour le reste de ma vie. Ce n'est pas pour faire un coup d'argent que je le dis. J'avais trois ans quand les événements se sont produits. Je m'en souviens encore. C'est bien la preuve que je suis endommagée. Peu importe que mon oncle m'ait servi du riz ou des céréales, qu'il m'ait changé la couche ou la culotte, il doit payer pour toutes les images qu'il a placées dans mon cerveau.

Camping


La tente érigée en six pailles, bombée de son complet, rivée aux anneaux; nous avons soulevé la tente comme de vrais campeurs avant de la ficher au sol à coups de piquets. Le dôme créé, c’était un nid fermé à l’intérieur duquel la haine comme l’amour aurait pu éclater sans le moindre témoin.

Même si nous l’avions montée ensemble, elle restait froide à mon égard sur la petite butte. J’avais beau l’embrasser, elle portait encore une haine que je n’arrivais pas à m’expliquer. C’était comme si elle m’en voulait de l’avoir menée là, sur ce terrain qui n’était pas celui de son enfance. Elle s’était déjà ouverte à tant de propositions, et je pense que la mienne lui paraissait fade; mon feu de camp, mes croustilles, tout cela lui semblait l’attirail d’un apprenti... Tant d’hommes étaient déjà entrés en elle, tant d’hommes l’avait déjà déballée que j’en suis venu à croire que je ne ferais pas la différence. Et à voir son allure si peu soignée, ses vieux vêtements de toile trouée, je n’osais plus m’en approcher. Je me suis dit que peut-être était-ce en moi que résidait la haine dont je me sentais victime et qu'il valait mieux que je dorme loin d'elle.

Je sentais que mon terrain n’était pas le sien. Tout en bas de la butte, c'est là que j'ai décidé de dormir. Je l’ai donc laissée, elle, bâtie de ses piquets. Elle, nostalgique de son passé. Je l’ai laissée, cette vieille tente, au sommet de la butte. Puis, tout sourire, j’ai couru rejoindre la fille qui m’attendait tout en bas.


La camisole


Je n’écris jamais sans ma camisole blanche. Ça doit bien faire dix ans que je ne l’ai pas portée. Dix ans déjà que je n’avais rien écrit. Les enfants riaient toujours de ma camisole : «Papa il porte sa camisole qui lui fait des gros tétons! Papa il en a des plus gros que maman! Papa ressemble à un cultivateur de patates!» Je les ai toutes entendues déjà les insultes au sujet de mon embonpoint. Mais il n’y a que dans cette camisole que ma chair se tolère au point d’en faire quelques mots lâchés ici, là, des phrases parfois. 

    Chaque fois que je porte cette camisole, quelque chose se passe. Parfois des mots, parfois des agressions. Le plus jeune vient rire dans mon visage et ses frères le suivent avec des tomates, des clous... Quand mes enfants me lancent des tomates, ça va, leur mère se débrouille à la lessive... Mais les clous... C’est souvent Christophe, le plus vieux, qui se sent l’envie avec un marteau de m’en cloué un dans l’omoplate ou dans la hanche. Il me fiche des clous dans le corps comme des piquets de tente desquels il tisse en ficelles des sortes de jeux pour ses doigts autour de ma chaise. Je pense qu’il utilise mon corps écrivant comme un terrain qui n’existe pas et duquel il peut satisfaire ses loisirs d’arpenteur. 


    Et moi je ne dis rien. J’écris et je saigne, bonnement. Je laisse mes fils me clouer à ma chaise jusqu’à ce que leur mère leur dise que ça suffit. Ça peut être long avant qu’elle le dise. Elle se venge en lenteur de la femme qui m’a offert cette camisole. C’est vrai qu’elle était belle. Sophie. Elle m’avait offert cette camisole à notre deuxième rendez-vous. Elle devait croire en mon écriture. Maintenant, chaque fois que je dis du bien d’elle, un de mes enfants me plante un clou. Et chaque attaque est une surprise pour moi de découvrir par quel morceau de chair, de la cuisse ou de l’épaule, je serai cloué. 


    C’est en retirant cette camisole que je me libérerais des coups dont on m’assène, mais c’est aussi en la retirant que je cesserais d’écrire. À chacun son bourreau, je me dis, les enfants comme l’écriture; les deux blessent mais ni pour l’un ni pour l’autre il ne faut cesser de se commettre dans le mal constant de ce qu'on croit être bien...

25 avril 2014

L'amour no.2


L'amour est la capacité, une capacité d'abord, de penser l'autre, de se mettre pensif en l'autre, même quand lui-même devient tout à fait autre. Il est la capacité de saisir à bras-le-corps les envies de l'un et, au-delà des limites de notre propre contrôle, dépasser tout ce que l'autre aurait cru possible; il est la peur de se lancer nue tête, sans casque, vis-à-vis la chute dans l'espoir qu'encore demain le jour se poursuive au-delà du noir; il est là, l'amour, dans ces petits instants de crise résolue, dans ce sentiment de s'être guéri de tout abandon, dans la certitude avouée de vouloir rester «au cas où», dans la vision encore intacte de ce que nous aurions pu être, collés aux tas de soleils qui ont existé et que nous aurions pu voir dans le côte à côte; il est là l'amour, même s'il est souvent sans se dire, il est là chaque fois que le bien et le mal s'unissent dans une seule tête unique qui se veut être deux. 

24 avril 2014

L'amour


Mon amour comme l'impossibilité d'un rêve quand tout le monde y est mort mais qu'encore subsiste la possibilité d'un matin vivant, quand l'éveil sonne et qu'il est heure, qu'elle s'absout fausse la mort du lendemain; mon amour comme la beauté d'on ne sait où provenir, d'une toile visitée ou peinte, d'une ville lointaine ou juste là, dans mes bras comme dans un berceau, un croissant fertile vivant d'une civilisation entière qu'on puisse vivre à nous deux; mon amour, mon coeur vrai, ma vérité que jamais je ne n'oserais raconter, mes artères qui poussent au son de tes oreilles, et ton ouïe capable de prédire ma vie ou ma mort comme un suivi de témoin; mon amour légitime et durable pour lequel les parents ne veulent plus dire grand-chose sinon qu'ah oui vous êtes beaux, mais qu'encore je demande au reste de la face du monde de comprendre que la tienne demeure d'exception; mon amour belle, mon amour rêveuse pour qui les adjectifs ne se conjuguent plus; pour toi je dis que les mots seront toujours trop peu, et jamais mes phrases ne pourront imiter le centième de ce que tu me fais vivre...

16 avril 2014

Ceci est une fiction ou n'en est peut-être pas une (fichez-moi la paix je travaille à écrire de la littérature)


  • J'attends que tout se règle, même s'il est tard et que je sais que rien ne se réglera à cette heure-ci, j'attends quand même que tout se règle; j'attends furieusement, honnêtement, anxieusement, et je m'en remets sérieusement à Dieu. Je m'isole comme un être suprême dont les créations lui ont été arrachées. Prisonnier de ma propre cage, je serai jugé pour les mondes que j'ai construits. J'attends encore de connaître le mal que me causera l'incarcération. 

    On a tué un auteur. On a déjà tué ses idées. On lui a bloqué sa portée contreversée. On lui a injecté l'insomnie dans les veines. On l'a assujetti au tourment, au doute, à l'anxiété. On a créé pour lui un système dans lequel il est facile de le condamner. On s'est assuré de briser ses défenses, de le faire parler contre lui-même; on s'est rassuré d'une protection qui dépasse les mots. 

    J'attends ma peine. Je la sens déjà venir. Elle vient à moi sans que je ne l'en oblige. Je sens la sentence se verser comme si ce texte était mon dernier. À tous ceux qui aiment lire, je leur dirai qu'ils ont perdu un auteur. Aux autres, je souhaiterai que leur vie puisse continuer d'être chanceuse.

    Je suis désolé maman.

14 avril 2014

Coupable

Faut-il encore que je répète que je ne suis pas celui qui écrit? Faut-il encore que je rassure le lecteur qu'elles ne sont pas de mon ressort les idées véhiculées dans mes textes? Il me semble l'avoir dit 600 fois... Il me semble avoir 600 fois expliqué au lecteur que je n'étais pas moi. Et pourtant et encore, on m'arrête en croyant que mes idées sont les miennes...

Faut-il encore que je sache prouver que je ne veuille tuer personne après avoir écrit que j'avais l'intention de tuer quelqu'un? Faut-il que de nuances je sache atténuer mes descriptions? Faut-il qu'au final un texte soit platement écrit, nivelé par la censure, par la crainte et la peur d'un auteur qui n'ose pas? On m'a emprisonné pour un texte que j'avais écrit. Et je doute encore qu'il ait été légitime de me dire coupable de l'avoir écrit. Les mots sont une chose qui traverse l'esprit de tout humain. Les mots ne s'enferment pas. Les mots sont exempts de toute censure. Je n'aurais jamais cru le besoin de le dire. Les mots me semblaient célestes. Force est de croire qu'il existe des enquêteurs pour qui la portée littéraire n'existe pas.