lundi 29 janvier 2007
La mort
Un cadavre, c’est jamais drôle. Sauf quand c’est mort en chuchotant des mots doux. Là. C’est drôle.
Ça chuchote la mort… avec la corde au cou… les pantins connaissent ça… la corde est pas toujours visible… des fois elle est dans la tête… c’est ça qui est drôle… elle pourrit avec les mouches du cerveau…
Une adolescente se met du mascara. Tourbillons dans les yeux. Tourbillons et mini jupe devant le miroir. Dans dix minutes. Son copain viendra la chercher. Faut pas danser devant papa. Faut pas semer le doute.
20:11… 12… 13… ce sont pas des minutes… ce sont des gouttes d’eau… du robinet du lavabo… c’est pas à chaque fois que quelqu’un va mourir que ça craque au grenier… 14… la mort a plein d’autres façons de faire les choses…
L’adolescente, c’est ma sœur. Elle a un copain depuis hier. Ils vont s’embrasser. Je connais ça. Je suis un peu trop jeune pour connaître ça. Mais je connais ça.
15… c’est drôle qu’elle va mourir ce soir… 16… c’est parce qu’elle a peur de papa… qu’elle a peur des échelles…
Elle replace ses draps. Le parfum de lui pas trop loin dans les narines. Y a des gens qui feraient absolument tout pour les autres à condition que l’amour existe.
17… 18… elle a fait une sieste... avant de le revoir… pour être en forme parce qu’ils ont pas l’intention de dormir… pour faire l’énervée… pour sentir lui… pour se souvenir de leur hier…
Ma sœur. Elle s’en va au cinéma avec son copain. Bagnole. Tourbillons dans les roues. Cravate. On dirait un film. Ils vont voir un film. 19. 20. 21. 22. Elle revient super tard.
23:46… elle revient comme hop je grimpe l’échelle… 47… jusqu’au grenier… j’ai huit ans… c’est drôle d’ici… je peux voir ma sœur avec le copain… 48… elle prend la pilule… 49… les draps sont pas si nostalgiques que ça… 50… 51… ils sont super présents…
52. Je vois tout. Du grenier. C’est l’entonnoir. 53.
Ma sœur accepte de mourir… 54… elle accepte tout… elle a déjà cessé de vivre… 55… son copain a une corde… il veut jouer au pendu… c’est la faute de cette corde-là… serrée (…56…) vous imaginez… 57… autour du cou de ma sœur…
Papa revient presque juste à temps. Presque. 58. Il découvre ma morte de sœur. 59.
Mais… trop tard… le copain s’est sauvé… les colères de papa dans la maison… les larmes avec… j’entends... dans mon grenier…
00. Papa commence à accepter de mourir lui aussi. Il me tuera s’il me voit.
01… parce que j’ai pas aidé la sœur morte… 02… parce que je l’ai laissée crever… papa me tuera s’il me voit… je prends une arme… c’est pas une corde… c’est plus pointu… c’est pour papa… 03…je me porte beaucoup mieux… depuis que je refuse de mourir… go…
mercredi 24 janvier 2007
Rides dérisoires
Il ne répond pas. J’enchaîne tout de suite avec une série de questions :
« À cette époque-là, trouvais-tu que le décor de ta maison faisait « années 50 »?
« Pensais-tu que les cheveux des Beatles allaient être à la mode pour toujours?
« T’en doutais-tu, que plus tard il y aurait les patins à roues alignées, et que plus personne voudrait patiner avec les vieux patins old style sauf pour faire cool?
« T’en doutais-tu, que la forme des bouteilles de bière allait changer?
« Croyais-tu réellement que la télé noir et blanc était super efficace, qu’elle était super claire, et que rien pourrait l’égaler?
« Pensais-tu qu’on serait capables d’inventer les lecteurs mp3? Les iPod? Te doutais-tu de ça? Réponds-moi!»
À chaque question, mon père ne répond pas. J’ai beau exiger qu’il me réponde : il ne dit rien. C’est son air triste qui parle.
Les questions polluent. Les questions polluent. Les questions polluent. Les questions polluent. Les questions polluent. Les questions polluent. Les questions polluent. Les questions polluent. Les questions polluent. Les questions polluent. Les questions polluent. Les questions polluent. Les questions polluent. Les questions polluent.
Pourquoi mon père ne répond-il pas? Est-ce parce qu’il ne voit pas clair? Est-ce parce qu’il ne s’est jamais arrêté à réfléchir plus longtemps que deux secondes? Jamais il n’aurait cru que son fils lui poserait de telles questions, c’est ça?
Je me vois un peu dans l’obligation de voir plus clair que mon père. Je regarde le décor de l’appartement. Les tapisseries. Je trouve qu’elles font « vieux ». On dirait qu’elles sortent du temps où mon frère est né. Du temps où notre chat siamois vivait encore. On dirait qu’elles sortent de l’ancien temps.
Sur une commode, il y a une photo de moi bébé. Je fais terriblement vieux là-dessus. Je suis surpris de ne pas avoir de barbe sur cette photo-là.
Il y a les lampes qui sont laides parce qu’elles font contemporain. Autour des lampes, il y a les éléphants en plâtre. Les bibelots. Les tiges de bambou dans le salon. On fait quoi, avec ça? On essaie de faire croire quoi? Et à qui?
Faudrait être fous pour croire que les robinets sont bien pensés, que les frigos sont révolutionnaires et que les jeans n’existent qu’aujourd’hui et pas demain.
Nous sommes tous virés fous.
Je trouve que les escaliers roulants dans les centres d’achats font très « années-2000-ancien-temps ». C’est rien, comparé aux toilettes publiques qui font terriblement vieux.
Les dinosaures ont eu raison. Les iPod ne sont pas technologiques du tout. Détruisez-moi ça.
J’ai l’impression de vivre dans une préhistoire rapprochée… Les chevaux me racontent le Moyen Âge. Les jeux de cartes ont les coins pliés. Les Anglais sentent la poussière. Les Inuits se taisent dans leurs igloos. Les Québécois sont mous. Les singes se tirent les cheveux dans le biodôme. Un universitaire italien me parle en vieux français.
Nous sommes tous virés fous.
Les adolescents sont existentialistes depuis qu’ils ont arrêté de se couper les veines. Les médecins meurent tandis que les grottes renaissent pour la millième fois. Les ordinateurs s’éteignent tous en même temps.
The Arcade Fire me chantent qu’ils vont mourir demain. Il faut les entendre avant de vieillir. Se dépêcher pour pleurer. Il faut que je me trouve un nouveau dieu avant demain.
Les questions existent pour la je-ne-sais-plus-combientième-fois aujourd’hui. Dieu aussi. Les bidules aussi. Les machins aussi. Le premier machin a été le rien-du-tout, et après il y a eu les cordes à linge et moi. La guerre aussi. Et les travestis, donc!, et les jets privés?, c’est pareil. Même chose pour les lecteurs mp3. Même chose pour la machine à voyager dans le temps.
Même chose pour tout ce qui viendra… même chose pour tout ce qui ne viendra pas… C’est dans la tête que ça se passe.
Un vieil homme fume une cigarette. Je lui écris un petit mot : « Monsieur, retournez donc dans les années 30; your time is yours, me I belong to 1985. » Je m’allume une cigarette. J’ai inventé la machine à voyager dans le temps.
Une voiture dépasse le vieil homme. C’est un nouveau modèle d’auto qui semble me crier : « Voici le nouvel engin démodé-passé-date de l’année ! » Super. Je n’ai rien contre vous, Monsieur le nouveau modèle, mais : « J’ai pas une cenne moi, anyway; mon porte-monnaie date de quelle année, exactement? »
Je cherche des vieux dollars dans le sofa. Rachel me dit qu’elle aimerait tant revenir à l’époque du troc. Un sac de blé contre une paire de raquettes. Moi, ce sont les coquillages que je préfère.
Dans les prisons, les prisonniers se voient à la télé. Les États-uniens s’unissent à l’unanimité. Ils adoptent la mode de la pendaison.
Où est-elle passée, la technologie? Y a-t-il quelque chose qui puisse me faire dire : « Ah, là, ça y est, nous progressons! »
Toujours, ma tête est transpercée, percée et repercée par l’idée que mes enfants auront raison de me trouver préhistorique. L’idée dépasse tout avancement technologique. Vaut-il mieux s’arrêter là? Mettre un terme aux percées technologiques?
Mon père lève la tête. Il me répond : « Oui. »
mardi 23 janvier 2007
Kamikaze
Probablement que mon père aurait reçu un million de dollars ou deux, parce que c’est ainsi : les avocats et les chercheurs ont analysé la situation d’aujourd’hui. Ils en sont venus à étiqueter la vie des êtres humains au point d’en donner une valeur monétaire. On peut savoir qu’un individu vaut tant, alors qu’un autre vaut tant. À huit ans, je devais valoir pas loin d’un million. Ainsi, si j’étais mort à cause de l’incompétence d’un médecin lors d’une opération, par exemple, on aurait sûrement versé un montant compensatoire à mon pauvre père. Vu l’injustice flagrante, les médecins auraient payé pour leurs fautes, et c’est pareil que lors d’une contravention, lors d’une amende… On paie et on paie.
Les façons de corriger ces injustices n’ont pourtant pas toujours été liées à l’argent : il n’y a pas si longtemps, alors que la religion occupait la place du pouvoir (cette même place que l’argent occupe aujourd’hui), il n’y avait pas plus grande peine concevable que celle de l’excommunication. Toute personne qui corrompait les dogmes de l’époque se voyait alors perdre l’indispensable : la religion.
Plus tard, dans les années 50 au Québec, on remarque une autre façon de procéder : lorsqu’un individu commet un acte inacceptable aux yeux de la société (tel que l’avortement), on le pointe sévèrement du doigt afin que sa réputation soit à jamais salie…
Ce qu’il faut comprendre, c’est que, depuis toujours, on punit les gens d’une seule manière : en leur retirant toute chose qui nous semble indispensable (argent, religion, réputation, etc.).
Un problème s’impose toutefois. Que fait-on d’un être pour qui « l’indispensable » est de commettre le crime qui l’habite, et ce, à n’importe quel prix? Dans ce cas, même la peine de mort ne parviendrait pas à empêcher l’action, car si les désirs sont plus grands que les conséquences qui s’ensuivent, le risque de perdre la vie n’est pas un risque, il est sacrifice. C’est alors qu’apparaissent les kamikazes.
Il est malheureux que certains pays perçoivent le sacrifice de l’autre comme une faute. Il n’est pas toujours évident de voir l’indispensable dans de telles violences. De là l’absurdité du pays qui tente de convaincre l’autre d’agir pacifiquement : « Si vous nous faites la guerre, dit le pays, nous vous punirons en conséquence. Et la seule punition que nous voyons à ce jour, c’est celle de vous faire la guerre. »
Et voilà que ce pays attaque l’autre, car bien qu’il y ait le risque de se détruire, le sacrifice en vaut toujours le coup, des deux côtés : le besoin d’attaquer l’autre devient alors plus grand que le risque de tout perdre.
Et à ceux qui manifestent dans la rue, avec les pancartes et les chansons, à ceux qui manifestent contre la guerre, je dis : « Pauvres acharnés, la guerre n’est pas de ces choses qui s’éteignent! Il s’agit là de choses éternelles! »
Il s’agit là d’un dépassement de la raison! À vous qui manifestez, je dirais que vous aussi, vos désirs sont plus grands que réalité!
Et pour vous prouver que la guerre ne doit pas être éteinte et qu’elle est une chose belle, voici l’indissociable.
Supposons que je suis amoureux d’une jeune fille qui, elle, est en couple avec un autre garçon. La fille n’est pas libre, mais je la désire tant que j’en rêve jour et nuit. Mon amour pour elle me ronge horriblement et me fait affreusement mal. Un jour, inévitablement, je me risque à aller la voir pour lui avouer mon amour : par le fait même, je déclare la guerre et deviens le rival de son compagnon. Mais, avouez que, vous aussi, vous m’auriez suggéré d’avouer mon amour, qu’il y ait ou non un autre garçon dans le décor!
J’agis en véritable kamikaze. Je risque une guerre, mais comment pouvez-vous croire qu’il s’agit là d’une mauvaise chose? Comment auriez-vous pu dire qu’il valait mieux que je me laisse abattre par les conséquences de ma déclaration d’amour, et que je ne fasse rien? Je sais très bien que je risque de pleurer si elle ne m’aime pas. Plus encore, je risque de me suicider! Mais, je sais aussi qu’elle m’aimera peut-être elle aussi, et, qu’ainsi, ce sera son compagnon qui subira la défaite.
Vous avouerez que tout sentiment devait être avoué d’une façon ou d’une autre. Et qui sait quelles conséquences, encore pires, auraient découlé du fait d’avoir refoulé mes pulsions les plus humaines!
Vous avouerez donc que la guerre est aussi nécessaire. À ceux qui tentent de tuer la guerre, je réponds : vous tentez de tuer l’indispensable. Il n’y a heureusement aucune logique, aucune raison qui puisse mettre fin aux désordres les plus humains et les plus profonds.
Enfin, vous avouerez que, s’il n’y avait plus de guerre, c’est qu’il n’y aurait plus d’amour non plus, ou, du moins : c’est qu’il n’y aurait plus de désir dans l’amour. Alors, préférez-vous qu’on nous règle comme des machines bien-pensantes? C’est ce que vous me laissez entendre, et c’est une solution qui, je crois, n’en est pas une.
lundi 22 janvier 2007
Le corbeau
On me demande de spécifier quel genre de douleur c’est. Je crois que ça brûle. Je crois que ça chatouille comme si des milliers d’insectes rampaient le long de ma colonne vertébrale. Je crois qu’il me poussera des ailes.
J’ai peur de m’envoler. Je saisis les barreaux de ma civière. Le supplice de ma colonne vertébrale passe jusque dans mes poings. Mes ongles transpercent la paume de mes mains. J’ai peur de renverser. Peur qu’on me renverse. Qu’on m’oublie sur les planchers. Avec les microbes. J’ai peur que les autres civières écrasent ce qu’il me reste de vertèbres malades. Les civières sont pas des vaisseaux si solides que ça.
Sinatra me chante que ça vaut pas la peine. C’est la faute de la musique, de ce que j’écoutais à l’appartement avant mon accident. Des vieux malades sur des civières s’étirent le cou : « Qu’est-ce qu’il a, lui, à gémir comme ça? Il est trop jeune pour gémir. C’est pas normal. » Les cous me suivent comme des télescopes. Les vieux malades ont tous l’air égyptien.
Les infirmières me forcent à prendre une pilule mauve. Les vieux malades sont jaloux de moi. On examine les blessures de mon dos : on me demande de dire si ça fait mal quand on me touche. Sous les omoplates. Ma tête fait oui.
On me demande si j’ai une copine. Je crois que oui. Je crois qu’elle a les cheveux blonds. Je crois pas qu’elle a les cheveux noirs. Je crois que c’est elle qui m’a amené ici. Je crois qu’elle s’inquiète pour moi.
J’ai quelques fractures. Mais ça va. La docteure dit que ça va pas. Les infirmières sacrent parce qu’elles cherchent leurs ustensiles de métier : c’est vrai que ça chiale dans les hôpitaux.
Quelqu’un pousse ma civière et me traîne jusque dans une chambre de l’hôpital. Je demande qu’on me stationne sous les néons du plafond. On m’enferme derrière des rideaux. Il fait noir. Je demande pourquoi j’ai pas le droit d’être sous les néons. Personne répond. J’avale une pilule jaune. Je dors.
Les Smashing Pumpkins me chantent que je devrais fuir avant de mourir avec les malades. Je me réveille au deuxième refrain de leur toune sinistre. La docteure est partie dîner. Une infirmière apparaît avec une grimace au lieu d’un sourire. Elle a l’air déprimé. Je lui tends mon bras avant qu’elle me force à le faire. Elle prend ma pression avec sa machine à pomper l’air et : « Comment c’est arrivé, votre accident? »
Faut pas bouger. Je réponds que je suis trop engourdi pour raconter. J’ai sommeil.
L’infirmière se fâche parce que je lui réponds pas. Elle pose sa main droite au milieu de ma poitrine, puis sa main gauche sur sa main droite. Ça oppresse. Elle pousse de tout son poids. Je suffoque. Elle menace de m’écraser la cage thoracique si je lui raconte pas comment mon accident est arrivé.
Je répète que la pilule jaune m’a assommé : ils auraient pas dû me donner ça. Je me souviens mal de l’accident. L’infirmière pousse sur ma poitrine avec son poing, comme si elle voulait m’aplatir jusqu’au cœur. Ça craque. Ce sont les doigts de l’infirmière qui craquent, ou peut-être ce sont mes os.
Je m’anime. J’essaie de lui raconter. D’accord, d’accord : « sur un trottoir, ce matin, un sac-poubelle noir suivait les tourbillons du vent, et moi, j’ai cru à un corbeau blessé qui avait peine à marcher… alors, je me suis dit ah, les voitures meurtrissent les animaux, c’est ça, une voiture a dû le frapper, et le voilà qui rampe sur le trottoir!, que je me suis dit, et c’est pour ça que je me suis jeté dans la rue, devant les voitures, afin qu’elles n’achèvent pas le pauvre corbeau, et c’est comme ça qu’une voiture m’a happé, paf, et que depuis j’ai le dos souffrant; j’ai peine à m’en remettre, on dirait que des ailes vont me pousser sous les omoplates ». L’infirmière me sourit avec les dents, ou alors elle grimace. Elle doit me trouver comique parce que j’ai pris le sac-poubelle noir pour un corbeau.
J’ajoute aussitôt que « je dois me lever, si ça vous dérange pas, parce que couché comme ça, sur le dos, mes ailes refusent de pousser », mais l’infirmière m’ordonne de rester étendu sur ma civière.
J’invente que j’ai besoin d’aller aux toilettes : « j’ai envie, madame, je dois me lever absolument, j’ai pas le choix, sinon je vais pisser dans vos draps blancs », mais l’infirmière place devant mes yeux un genre de vase métallique parce que « pas besoin de vous lever, me dit-elle, vous n’avez qu’à faire là-dedans ».
Non. Ça va aller : j’en veux pas de votre vase. Je souffre encore. J’ai l’impression que l’infirmière veut m’achever. Elle pousse un énorme cri. Je lui demande d’arrêter. Elle me répond pas. C’est comme si elle m’entendait pas. Elle m’engueule. Je lui demande pourquoi elle m’engueule. Elle me répond pas. Elle me demande qui m’a amené jusqu’ici. Je réponds que je crois que c’est ma copine.
Elle me demande si j’ai une copine. Je réponds que j’ai déjà répondu. Je lui demande combien de temps il faudra que je reste étendu sur ma civière. Elle me demande pourquoi je refuse de répondre à ses questions. Je réponds que j’y réponds, mais c’est qu’elle a pas l’air de m’aimer.
Je me dis qu’au fond je l’aime pas moi non plus. C’est une femme osseuse. Elle a pas assez de peau sur le visage. Je déteste les os. Même ceux des poulets. J’ai peur que l’infirmière me transforme en squelette. Je veux pas mourir. Je pleure. Il faut que j’arrête de pleurer. Je perds le contrôle.
L’infirmière me force à prendre une pilule rouge. J’en veux pas de votre pilule rouge. Arrêtez de me droguer comme ça. Je bouge mes bras comme des hélices.
L’infirmière me frappe sur la joue. La pilule rouge se fraye un chemin jusqu’à ma gorge. J’avale. Je demande à l’infirmière pourquoi elle me respecte pas. Pourquoi elle me traite comme un animal. Je me déchaîne. Elle me retient et se met à crier super fort.
Un infirmier entre dans la chambre. L’infirmière rougit tout d’un coup. Il s’appelle Joan. L’infirmière a l’air de l’aimer. Les deux disparaissent de l’autre côté du rideau. Je suis tout seul. Ils disparaissent comme ils s’aiment. Leur amour me sauve la vie.
La pilule rouge est terrible. Elle n’est pas comme les autres qu’ils m’ont fait avaler. Mozart.
***
Tout près de ma civière, il y a une branche de lilas avec un corbeau dessus. Il se tient fièrement. Je remarque que ses pattes ont l’air pas réelles du tout, mais que ses yeux ont l’air vrai.
Je me demande d’où vient cette branche de lilas. Je crois que c’est ma copine qui est venue pendant mon sommeil. Elle m’a apporté un bouquet de lilas. Le corbeau me demande comment mon accident est arrivé. Je réponds que « ah, enfin quelqu’un me le demande, je suis content de vous voir, Monsieur le corbeau : j’ai rêvé à vous, justement ». Il me répond que y a pas de quoi.
Je demande au corbeau comment ça se fait que l’infirmière me déteste à ce point-là. Il me répond que « c’est normal » : « Plus le nombre de malades augmente, plus les infirmières sont déprimées; et vous, vous n’êtes pas malade : c’est la bêtise qui vous a amené jusqu’ici. C’est à cause des gens comme vous que les hôpitaux sont pleins. »
J’assure que j’ai pas fait exprès de me jeter devant les voitures. Je sentais que je devais absolument défendre le corbeau.
De l’autre côté du rideau, j’entends un vieux malade qui se plaint : « Madame l’infirmière! Mon voisin de chambre parle tout seul! Madame! Madame! »
Il se plaint de moi. Je lui dis de se taire. Il me parle directement : « Vous êtes fou! Vous êtes pas malade! Vous êtes juste fou! Sortez d’ici! »
C’est pas un vieil Égyptien qui va me dire quoi faire. J’entends les pas de l’infirmière. Merde. Cachez-vous, Monsieur le corbeau! Si on vous voit, ça sera la panique dans l’hôpital! Le corbeau répond pas. Répondez! Répondez! Pourquoi vous me répondez pas! Pourquoi vous partez pas! Je pleure!
Le corbeau me dit : « Je ne suis pas un corbeau. C’est vous, le corbeau. »
Hé là, je suis pas un corbeau. Vous êtes fou. J’ai rien d’un corbeau. Ah, si, les ailes, peut-être. Fallait y penser. Le bouquet de lilas me semble tout à coup immense. Plus gros que ma tête. Je me lève. Il faut que je fasse disparaître ce corbeau. L’infirmière va taper une dépression si elle voit l’animal. Non pire, elle va vouloir nous tuer tous les deux. Le corbeau et moi. Tous les deux.
Le cou du corbeau se resserre entre mes doigts. Ça craque. Il faut que je l’étouffe. Il suffoque. Je l’aurai. Je l’aurai. Il mourra. Mes ailes. Mes ailes? J’ai les pattes sur une branche de lilas. J’étouffe. J’étouffe! Je suis un corbeau! Je suis le corbeau! Il avait raison! C’est moi le corbeau!
***
Mais qu’est-ce que c’est que ça? Je me crois chez Allan Poe. Ça va pas. Ma civière est vide. Je me demande où je suis. Je me réponds pas. Pourquoi est-ce que je me réponds pas? J’ai pas de voix. Je pousse des cris, mais ce sont des cris de corbeau.
Le rideau s’ouvre. C’est l’infirmière. Elle est avec l’autre. Joan. Et aussi il y a la docteure. Et aussi, derrière, il y a ma copine. Mal à l’aise, l’infirmière dit à tout le monde : « Voyez. C’est lui. Le corbeau. J’ai tout essayé. Il veut pas s’en aller par lui-même. Ça va prendre une cage. Ou je sais pas. Va falloir le piquer pour l’endormir. »
Mais non! J’ai pas toujours été un corbeau! D’ailleurs c’est moi qui voulais tuer le corbeau dans les lilas! Si j’avais réussi à le tuer, je serais resté moi-même. Je vous assure. Je suis humain. Je vous parlais tout à l’heure. Je répondais à vos questions! Vous m’avez demandé si j’avais une copine! Comment un corbeau pourrait-il avoir une copine? Qu’est-ce qui vous passe par la tête? Avez-vous donc tous perdu la mémoire!?
Ma copine s’avance vers moi. Rachel! Dis-leur qui je suis! Dis-leur qu’ils se trompent tous à mon sujet! Tu me reconnais, n’est-ce pas? Rachel? Les doigts de Rachel caressent mes pattes, doucement. Elle se tourne vers les autres et leur dit que mes pattes ont l’air « pas réelles du tout ». Peut-être. Mais mes yeux? N’est-ce pas qu’ils ont l’air vrai!?
Rachel demande à la docteure : « Il est où William? ». Ah! C’est moi William! C’est mon nom! Il te reste un peu de mémoire, Rachel, ça va aller!
L’infirmière prend un ton bizarre. Elle dit que je suis parti ce matin. Elle parle au passé. Des verbes conjugués à l’imparfait. Voyons ça a aucun sens! C’est le présent, là! Et si ça se trouve, c’est votre pilule rouge qui m’a fait crever! Vous m’en devez toute une! C’est votre faute!
La docteure demande : « Finalement, est-ce que quelqu’un sait comment l’accident de William est arrivé? » Tous répondent que « non, William a jamais voulu nous répondre ». Hé là c’est faux! J’ai répondu à cette question-là au moins trois fois! C’est vous qui faisiez semblant de pas m’entendre!
Je vois ma copine qui pleure. J’en ai assez. Laissez-moi partir. Je prends mes ailes. Je m’envole. J’ai une aile qui accroche le rideau. Je réussi à passer. Tout le monde me laisse passer parce qu’ils ont peur de moi. Peur que je les renverse. Peur que je leur donne des microbes d’oiseau malpropre. Hé là, c’est vous qui avez des microbes plein l’hôpital! J’ai pas de microbes. Je suis pas un pigeon : je suis un corbeau!
Je vois la sortie. Par chance que je sais encore lire. Je sors, et c’est là que tout le monde regrette de pas m’avoir empêché de sortir. Ils courent tous après moi. Y en a même un qui a un fusil. Merde. Trottoir. Sur le trottoir, oui, un sac-poubelle noir. Je connais ça. Je me cache dans le sac-poubelle avant qu’on me tire dessus. Faut pas bouger. Tout le monde croit qu’il y a rien dans le sac.
Non. Quelqu’un perçoit quelque chose. Quelqu’un s’inquiète pour moi. C’est un garçon avec des écouteurs dans les oreilles. Je sais pas si il a un iPod ou quoi. D’après ses lèvres, je dirais qu’il chante la toune de Sinatra.
Je lui dis de pas s’inquiéter pour moi : « Je suis pas un corbeau, je suis un sac-poubelle! » Ah, merde, le garçon se jette quand même devant les voitures parce qu’il a peur pour moi. C’est un idiot. Faut être vraiment con pour confondre les sacs-poubelles et les corbeaux! Il se fait frapper à cause de ça!
Sa copine vient l’aider à se relever. Il arrive pas à se lever. Il a le dos détruit. Merde, c’est pas sa copine, ça, c’est MA copine! Rachel! Fout le camp de là! Aide-le pas! C’est pas moi, ce garçon-là! C’est pas moi du tout, moi je suis dans le sac!
Reste que ce garçon-là est en train de crever dans la rue. C’est vrai qu’il me ressemble. Hé là mais, si je suis lui et qu’il est moi (ce qui est pas impossible vu qu’il lui est arrivé exactement le même accident qu’à moi), c’est que je suis tout mêlé.
La différence est que ce garçon-là est mort dans la rue, tandis que moi je m’étais rendu jusqu’à l’hôpital après m’être fait frappé par la voiture. Pourquoi il est mort? Pourquoi moi je m’en suis sorti? Et pourquoi là je suis comme dans le passé? Dans le passé, ouais, mais je suis pas le même personnage que tantôt. Je suis devenu le corbeau. Ah! Mais alors, c’est qu’il y avait bel et bien un corbeau dans ce foutu sac-poubelle! Avant de me faire frapper par une voiture, j’avais « cru » à un corbeau qui avait peine à marcher sur le trottoir, mais il y en avait réellement un! J’avais rien halluciné!
Mais qu’est-ce que je fais maintenant? J’ai pas envie d’être ce corbeau-là, moi. Je suis supposé rendre visite au jeune garçon à l’hôpital, je suis supposé me rendre visite à l’hôpital. Je suis supposé me percher sur une branche de lilas à côté de la civière du garçon, et lui il est supposé vouloir me tuer et prendre ma place. Mais ça arrivera pas, non, le garçon est déjà mort. Il ira pas à l’hôpital comme prévu. C’est comme une faille. Qu’est-ce que je fais? Le cycle est comme tout brisé.
Et pourquoi il s’est brisé, le cycle? Toute cette histoire, c’était peut-être seulement pour me faire voir ma mort. C’était peut-être juste pour que j’y échappe. Au fond, je suis peut-être super chanceux. Être un corbeau, c’est mieux qu’être rien du tout.
Quelqu’un referme le sac-poubelle. Je suis dedans. Hé là, non, hé, il y a quelqu’un là-dedans! Monsieur l’éboueur, relâchez-moi! J’ai pas le temps de crier davantage. Je suis occupé à éviter les coups. L’éboueur lance le sac dans le camion. Je tombe inconscient.
***
Je me réveille. Mes cris sont ceux d’un corbeau. L’éboueur refuse de m’entendre. Ils sont tous sourds ou quoi. J’ai une aile brisée. Je me demande où je suis : dans le camion ou au dépotoir ? C’est bloqué, en tout cas, je peux pas sortir du sac.
Un mulot fait scroutch scroutch. Je le remercie. J’avais oublié que je pouvais me servir de mon bec pour percer le sac moi aussi. Je sors. Par miracle, je suis au dépotoir, mais je suis encore en vie. J’essaie de m’envoler. Sans succès. J’ai quelques fractures à l’aile. Le mulot rit de moi : « Hi hi hi, faut pas bouger! »
Le mulot me fait rire. Je lui réponds : « C’est bon de vous entendre! J’avais l’impression que plus personne me parlerait! Je suis content de vous voir, Monsieur le mulot! »
C’est comme si je parlais dans le vide. Il répond pas. Répondez! Répondez! Dites quelque chose! Le mulot me dit : « Je ne suis pas un mulot. C’est vous, le mulot. »
mercredi 17 janvier 2007
La ballade trompeuse des Cendrés
Grosse soirée. De la bière. Le rock’n’roll me rend visite, le salaud; il est super bien habillé, genre gentleman, pour une fois. Une seconde, je pense que le rock’n’roll est « mieux que moi, je lui foutrais un coup de manche de guitare électrique dans ses beaux habits, mais, pas le temps : mon pierluc a soif… moi aussi, je vais prendre une bière moi aussi ».
Le rock’n’roll vient déglingué, d’habitude. Là, ça doit être une occasion spéciale. J’ai pas le temps de demander à pierluc quelle genre d’occasion c’est : il est occupé à danser avec ses cheveux. Ça sent le vent qui tourne. Ça vire en drame. Les cris de la foule dans le salon style années cinquante, les bouteilles de coke vides. Le rouge et le noir sur les murs. J’étais sûr, pourtant, que les murs étaient beiges.
Ça vire en ballade. Leonard Cohen. C’est sa faute. On se met à sacrer après le chanteur parce qu’il nous hypnotise avec sa morphine de voix. Jamais là au bon moment, lui. D’habitude, on l’aime, ce chanteur-là.
Tout le monde voit un oiseau passé par la fenêtre de l’appartement. On se met à sacrer après l’oiseau parce que c'est un rossignol. D’habitude, on les aime, les rossignols, mais là : « change-moi ça, tu vas tuer l’image qu’on essaie de se donner, là, avec nos jeans pis nos bracelets ».
Je patine super vite. Tout le monde remarque que j’ai pas de patins. Ça me gêne. Je me cache derrière la musique de The Strokes. J’empêche les murs de fondre jusqu’au plancher. Faudrait pas. J’ai pas envie de marcher sur un plancher collant demain matin. Les pieds pleins de sucre. Si vous renversez quelque chose, buvez-le. Avec une paille. La poussière avec.
***
Le lendemain, j’aurais besoin d’une échelle pour descendre du lit. Il doit y avoir un fond de bouteille de bière qui s’est pas évaporé pendant la nuit parce que j’ai le corps décédé. J’ai encore un peu l’ivresse de la veille.
Cernes de café sur la table de la cuisine. Je m’organise pour que les cernes de café dessinent un autoportrait original. J’avais raison. Mes murs sont beiges.
Je finis mon jeu de cernes. Devant le miroir, j’ai des cernes en dessous des yeux. Je ris. Je pense à une antithèse : cernes du café qui me speed… cernes de ma fatigue… Je suis crampé raide.
J’écris un courriel à une revue littéraire. Je fais mon « pas charmant du tout ». Ça va comme suit : « Messieurs les décideurs de ce qui vaut la peine ou pas, messieurs, vous devriez vous compter chanceux; vous me faites penser à mon père avec vos airs distanciateurs (ouais, là, j’ai inventé un mot sans faire exprès) et froids comme le frigo de chez moi mais, bon, c’est personnel tout ça, la raison de mon courriel est que faites donc en sorte que je sois publié dans votre Poubelle parce que j'ai du génie ». Les représentants de la Poubelle ne répondent pas. Je pleure de grosses larmes humiliantes pendant trois jours.
***
Trois jours après, je reçois une réponse de la Poubelle en question. Ça dit que mon absurdité leur plait. Même qu’ils aiment mon extraordinaire absurdité. Étant donné que j’ai rarement vu pire insulte que celle-là, je leur réponds que c’est pas absurde du tout et que je m’en fiche pas mal que les Poubelles me publient ou pas, au fond, c’est nuisible, au fond, plus qu’autre chose.
À moitié mort, je leur écris que « allez vous faire foutre, têtes de réverbères vandalisés! Qu’est-ce que vous faites de mes intentions? Ce que vous êtes incroyables! En tout cas! Vous avez tous des têtes de flocons mouillés! Je vous plains! ». Mes insultes leur paraissent enfantines. Ils rient de moi.
Je dessine sur une feuille blanche un personnage très maigre, traits noirs, avec un couteau rouge dans la gorge. Juste au-dessus, j’écris « maman ».
Les éditeurs de la Poubelle veulent me mettre dans leur dossier réservé aux textes absurdes. Je sacre. J’appelle maman. Je sacre. D’habitude, j’aime ça l’absurde, Ionesco et les autres, c’est marrant d’habitude, mais là, je sais pas ce que j’ai : je suis fâché comme c’est pas possible.
***
Le lendemain, je me ressaisis. J’arrête d’harceler la Poubelle en question (que je ne nommerai pas (des plans pour que vous leur écriviez « s’il vous plaît publiez-moi »)). J'arrête de la supplier pour qu’elle me qualifie de non absurde. J’arrête. Ça cesse, et déjà les bons côtés de la cessation se font sentir, tsé, déjà mon cendrier de verre crasseux a l’air « plus beau » depuis que les Poubelles sont disparues du décor.
Je me tiens mieux. Je fume une cigarette. Dans mon cendrier de verre.
cadavres des volutes autrefois blanchies dans les airs,
cadavres enfouis, cachés sous le verre,
dans les pourtours de mon cendrier de verre,
la brume s’est enlisée, non, incrustée dessous,
on croit à ma langue sale, sale,
sale! tout autant qu’à celles de mes sœurs!
débris de mes empoisonnements volontaires,
débris de la transparence de mon père,
(transparence, comme celle des fantômes)
dans les restes de mon cendrier de verre,
les croûtes se sont entassées, non, agglomérées en cercle,
on croirait à des soudures collantes,
(ah, vous savez pas, la soudure c’est collant, pour vrai, la tige qu’on utilise pour souder, ça colle quand on la laisse trop longtemps, en tout cas… mon père était soudeur)
collantes! autour de mes doigts prochains!
(mes enfants, non? Vous saisissez pas? C’est dur, je sais… trop?)
cendres de mes entrailles, non, pas de mes entrailles,
de ma gorge éraflée,
non, pas éraflée, usée, non, non, ça va pas,
ça va pas du tout,
c’est mauvais, c’est pas du tout ça, attendez, ça vient :
cendres qui m’enterrent et non le contraire,
cendres du temps qui se perd,
dans les cercles de mon cendrier de verre,
(je répète… c’est trop, non? Ça rime trop)
non, du temps qui meurt,
le temps ne se perd pas, il meurt,
enfin on s’en fout, il passe, merde, admettons :
aspiration sans inspiration haha non ça c’est moche,
dernière bouffée,
(oui, la bouffée de Baudelaire enfin vous connaissez pas)
bouffée en chambre pour le pauvre pitoyable que je suis!
et que je fume!
(là je dis le pronom « je », c’est comme nouveau dans le texte… vous êtes sensés applaudir… mais vous avez pas saisi, je suppose, c’est comme un inside entre moi et moi)
et la finale :
par le ventre de ma mère,
fœtus que je suis!
(tsé? Non mais, c’est qu’au fond le narrateur était dans le ventre de sa mère, et c’est elle qui fumait. Il fumait par l’entremise d’elle! C’est pas assez punché par exemple… En plus, ça fait contemporain tiré par les cheveux, du genre des vieilles histoires renouvelées avec la mode de la cigarette…)
et la finale :
(finale numéro deux, parce que j’ai eu une autre idée)
sur le comptoir de la cuisine,
ce cendrier à côté des couteaux de la cuisine,
parce que mon amour a la forme d’un couteau super tranchant, si je l’abandonne dans un coin du comptoir, vas savoir quelle gaffe tu pourrais faire avec!
(non, non ça va pas du tout c’est pas ça, ok, c’est trop tard de toute façon, j’avais juste envie de pluguer cette phrase-là parce que j’y avais pensé toute la nuit et que je la trouvais bonne… l’affaire du couteau)
Ouais je sais. Je sais qu’ils préfèrent mes histoires enfantines et crues comme du poisson cru, je sais qu’ils les trouvent drôles, mais c’était simplement pour dire que depuis, depuis que les Poubelles sont sorties du décor, tout va pour le mieux. Il n'y a plus personne pour rire de ce que j'écris, plus personne pour me traiter d'absurde.
J'appelle pierluc : « J’ai les idées en place. Les choses banales me semblent belles, pierluc, comme avant, au fond, j’ai fini de m’égarer. J’étais pas si loin que ça. Pas si perdu que ça ». Il me répond qu'il est occupé à danser avec ses cheveux sur Leonard Cohen. Je comprends rien : « Je croyais qu'on aimait pas Leonard Cohen à cause de son look? ». Il me répond qu'à la fête de l'autre soir on blaguait et qu'au fond il y avait rien de vrai dans ce qu'on disait.
Je me rappelle la fête. Pierluc m'avait dit qu'il aimait pas mes textes parce que j'étais pas son genre. Les murs se recollent. J’appelle maman : « Ton fils va mieux, maman, je vais mieux, et mes histoires de suicide, t’inquiète pas avec ça : c’était pas vrai, je blaguais, comme d’habitude. C’était pour te faire peur. Tu sais, comme d’habitude, ce que je dis est absurde. Et y a pas beaucoup de vérité dans les absurdités ».
Là, je crois que je suis prêt pour écrire un nouveau truc, du genre génial, et je l’enverrai à toutes les Poubelles de montréal et cette fois, peut-être, je serai publié.
Si je suis pas publié, je pleure pas. Promis.
mardi 16 janvier 2007
Le ridicule du non absurde
Shooter de vodka
Il faut d’abord que le verre soit bien amené, d’une façon des plus originales et élégantes, avec le parasol et les cerises et les morceaux d'agrumes et ces choses qui donnent envie de boire jusqu’à la dernière goutte, pour que le lecteur ait envie de saisir...
Aussitôt, l’étourdissement de l’ivresse doit partout régner. Il ne doit en fait y avoir qu’une seule chose perceptible : l’amusement. Pas l’humour, non, je ne parle pas de jokes shootées à même le sang! Bon sang vous ne comprennez donc rien;
Je parle de folie. Je parle d’un amusement semblable à celui du petit diable qui joue avec un enfant au bout d’une ficelle dans la salle de bain de l'appartement, oui, c’est ça, je parle d’un lecteur amusé comme dans un bar, non, mieux : amusé comme dans un bar qui n'existe pas, sur fond d’une musique brillante!; je parle de rock’n’roll, je parle de verres d’alcool que l’on ne compte plus, avec l’alcool qui coule sur les moins de dix-huit ans!
Je n’écris pas. Je parle.
Non, vous ne comprennez pas. Les textes qui n’invitent qu’à la réflexion ou au « conscientisme » (n’ai-je pas déjà donné?), à quoi servent-ils? Aussi bien dire qu’ils ne nous invitent pas! Méprisons-les. Buvons.
L’écriture enfantine est des plus touchantes... Elle est tendre comme les joues des poupons auxquelles je crois ah, pourrais-je croire un jour à autre chose qu’aux joues des poupons ? Si vous ne comprenez pas l’image en italique, bien à vous de prendre un autre shooter de vodka… Je ne parle pas d’alcool, ici. Je parle de suicide.
Ne me prenez pas au sérieux, s'il-vous-plaît... avec des traits-d'unions partout. L’humour est à la mode! La preuve est que l’absurde a la cote présentement dans les milieux littéraires! Cet absurde démontre un goût pour le non sérieux et le ridicule, assurément, assurément mais : reste à ajouter du sens à tout ça… car n’y a-t-il pas un sens à prendre un shooter de vodka? Donnez-moi un exemple! J’imagine déjà mille sens! Mille raisons d’en prendre un! Puis deux!
Oh oui, autant de façons de boire qu’il y a d’être humains sur la planète! Suffirait d'en tuer quelques-uns pour réduire le nombre de façons mais... mais voilà la complexité et voici mais, bien sûr : je fais toujours les choses de sorte que le visage du lecteur devienne grimace… Grimace d’incompréhension! Grimace du cruel! Grimace de la pitié? Bah oui, si la chance me sourit.
Grimace provoquée par le goût amer haha de la vodka.
Ces grimaces de lecteurs sont drôles, vraiment, hilarantes de mon point de vue, à un point tel qu’elles le sont plus encore que tout ce que je ne pourrais jamais écrire!
La traversée du jus rouge
j’étais un acteur et j’eus l’horrible peur de marcher sur les trottoirs au moment de sortir de l’appartement et j’eus peur des aveugles, peur des clochards qui jamais ne lisent, en réalité, je courus jusqu’à l’essoufflement oui; ma copine méritait que je meurs et oui; je courus en sachant parfaitement qu’une autre demoiselle m’attendrait au bout de ma frayeur, au bout de ma course; je courus jusqu’à ce que cette demoiselle dont je tombai amoureux cessât ma course insensée dans le couloir d’un centre d’achat avec les babioles des magasins et les blouses on ne peut plus jolies que le mec super ordinaire que j’étais : je voulus absolument être cette demoiselle dont je tombai affreux affreusement amoureux du coup du couloir que je parcourus jusqu’à elle mais enfin non elle ne m’aima pas, non elle ne voulut rien d’autre que l’argent de mes poches pour quelques autres blouses plus jolies que moi, peut-être n’était-elle qu’une vendeuse pensai-je après tout et je crois que je pensai que je perdis confiance enfin, j’avais toujours été le lion à la course jusqu’à ce jour de cette demoiselle méchante, aussi méchante que si elle m’eut pris pour un cadavre; reste que tout n’était pas perdu et permettez-moi de laisser entendre l’espoir que j’eus à ce moment et qui me remonte aujourd’hui jusqu’aux tympans qui me bourdonnent à mort : j’achetai une blouse que cette demoiselle me vendit super cher et soudain, je me sentis plus fière que le lion que je fus et que je n’étais plus, plus belle que toute ma solitude d’homme que j’eus et que je fus autrefois;
cela n’empêcha pas que je devins absolue absolument amoureuse de toutes les demoiselles de la planète et tant pis pour les hommes et tant pis de toute façon : ils s’effémineront eux aussi;
j’eus le choix de bien paraître dans les rues sales de ce montréal ouvert ou de faire la mal élevée avec ma blouse : j’avais fière allure là-dedans et c’est avec le cutex rouge au bout des doigts que le destin se révéla à moi sur le trottoir au sujet des demoiselles, je ralentis le pas et finies les jambes lourdes et finis les voyages inutiles à tenter de croiser des solitudes qui ne viennent pas « non elles préfèrent rester seules » et finies les prières pour qu’on m’envoyât un cheval et pour qu’on me remplaçât le lion que j’avais autrefois et qu’on me remplaçât mes jambes médiocres;
au sol je n’eus besoin que de courbes et de jambes pas viriles du tout, de plier avec mes cheveux de gaillarde par en avant et de quelque manque d’orgueil pour enfin que j’aperçusse la beauté aussi laide soit-elle juste là au sol : une sucette à moitié sucée et croquée à moitié gisait au sol parmi la poussière et les fragments d’asphalte devant moi ah, une sucette à moitié sucée avec quelques poussières dessus;
une sucette sucée par quelqu’un d’inconnu que je ne connaissais pas et si, et si cet inconnu était une inconnue; et si cette inconnue qui avait sucé la sucette était une demoiselle qui m’aimait?; et la sucette rouge me sembla bien seule et triste dans la poussière mais, la façon dont je la vis fut si belle et si amoureuse que je me mis à l’embrasser avec la langue, j’embrassais la sucette pendant que les autres disaient que ah, il faut être fou pour licher une sucette dégueulasse sur le trottoir simplement dans l’espoir qu’une jolie demoiselle l’ait lichée en premier et quel amour honteux et je pensai fort fort à la tête de cette demoiselle qui devait avoir sucé la sucette avant moi; et je pensai à cette demoiselle qui devait être fort jolie et enfin dans un certain sens, j’embrassai la plus jolie des demoiselles et je la suçai tellement que j’eus de la salive de demoiselle dans la bouche, même que je me la collai au palais tellement j’avais envie d’elle; même que je la fis tourner dans ma bouche tellement que je la bouffai;
c’est avec le jus de cette demoiselle qui me dégoulinait partout que je me mis à crier avec mon extraordinaire voix de fille que « vous êtes plates avec votre asphalte, moi j’ai du sucre au bout de mon bâton, avec toutes les blouses que ça implique, la demoiselle et moi nous ne faisons qu’une! », mais les autres me regardèrent bizarres et c’est qu’ils devaient tous être jaloux de ma blouse super jolie, au moins tout autant que de mes lèvres rouges au goût de sucette rouge qui goûtait le rouge, enfin, après toutes les misères que j’avais eues à passer par là et le calvaire de devenir quelqu’une avec du cutex et de la gentillesse, il fallut que je fusse audacieuse et mûre avec mon sourire juteux plein de bulles de jus rouge pour faire frustrer les autres avec mes grosses phrases baveuses du genre de « c’est rare de voir les demoiselles faire des ravages comme ça, han han comme ça avec la langue, c’est tout un luxe que je me paie de pouvoir m’aimer sur un trottoir dégueulasse »
Mensonge
Salaud
« J’ai l’impression que les garçons sont tous contre moi et qu’ils font exprès pour que je les déteste » et le malheur était que j’en étais un, tout masculin ; si j’avais le malheur de tomber amoureux d’une fille, les garçons s’avançaient vers moi avec des couteaux à la place des doigts et des scies mécaniques vrinn-vrinnn et je préférais abandonner la compétition, les laisser gagner dans la stupidité de leurs manières d’agir, les laisser me trancher la figure et les laisser tuer tout ce qui leur ressemblait, d’homme et de bête, parce que je savais qu’un jour, je les tuerais à mon tour.
« Les filles traitent les garçons de salauds et leur lancent des roches parce qu’elles croient, et avec raison, que les garçons sont incapables d’aimer » et le malheur était que j’en étais un, tout masculin ; j’étais tombé amoureux d’une copine qui avait un sale caractère, et je l’avais quittée parce qu’il fallait que je devienne écrivain et parce que l’amour semblait être un hamster inutile qui grugeait mon temps d’écrivain ; elle m’a traité de salaud et s’est résolue à aller voir d’autres garçons pour finalement se rendre compte que les autres étaient encore plus salauds que moi parce qu’ils charmaient les filles dans l’unique but de les baiser, moi je ne baisais jamais (j’avais ma fausse découverte d’enfant) et je continuais dans le factice de mes mensonges en observant les amours super plates des autres, des filles qui me racontaient combien leur amour leur faisait mal : « ah, tu sais pas ce qu’il m’a fait, le salaud, il a profité de moi, et toi, peux-tu m’expliquer quelque chose, j’ai besoin de l’avis d’un garçon, absolument, parce que je n’y comprends rien ».
« Soit les garçons attaquent les jeunes filles dans les rues pour les baiser puis les abandonner, soit ils les charment pour qu’elles acceptent de se faire baiser puis de se faire abandonner » et le malheur était que j’en étais un, tout masculin ; je faisais tout pour me déconnecter du monde des garçons parce que trop dangereux, ils attaquaient les filles et je devais me cacher dans un féminisme tout à fait contemporain, je devais devenir foutrement efféminé avec mes manteaux de fourrure, mon cutex et mon maquillage du genre de je veux une peau qui ressemble à celle des filles, douces et gentilles, s’il vous plaît, faites que je ne sois pas un salaud et je restais cloîtré entre les murs d’un sous-sol mal chauffé à tout faire pour ne pas être un salaud : « mieux vaut que je ne parle plus aux filles parce qu’il me reste assurément encore quelque chose de masculin dans la tête, des mensonges, des menteries qui feront mal aux filles que j’aime », et à répéter la phrase qui me rongeait l’esprit, à savoir : « si j’étais une fille, je crois que je m’aimerais beaucoup plus qu’aujourd’hui ».
« Je n’ai aucune pitié pour les garçons parce qu’ils ont tout inventé avant moi et qu’il ne me reste qu’à les haïr » et le malheur était que j’en étais un, tout masculin ; et le malheur était que je tombais amoureux de toutes les filles à force de les aimer en retraite, j’en venais à penser à la castration parce qu’et si j’étais dangereux moi aussi, et si je succombais à l’amour et qu’on me lapidait ?, les garçons me traitaient de lesbienne parce que j’avais le cœur d’une fille qui aime les filles et le cerveau abandonné par le garçon que j’étais ; j’étais plutôt d’accord pour qu’on me traite de lesbienne, seulement : il est étrange de s’apercevoir que les filles préfèrent les salauds aux lesbiennes.
« Je crois que, plutôt que de tomber amoureuses d’autres filles gentilles, les filles gentilles préfèrent tomber amoureuses de garçons qu’elles trouveront salauds, qu’elles lapideront, et qu’elles n’attendent que ça (de les lapider), même si elles disent que non, ainsi je crois que les filles ne sont pour la plupart que des salopes » et le malheur était que j’en étais aussi une, toute féminine ; je m’étais réfugiée dans les beautés féminines et intérieures que j’avais fabriquées et j’apercevais bien de nouvelles choses ; le malheur était que les filles avaient de fausses vérités, et les garçons de sincères mensonges : il ne restait qu’à unir les deux et à se rendre compte qu’il n’y a ni salaud, ni salope, et rien d’autre que l’amour qui est une saloperie rien que bonne à se lancer des roches.
« Certains couples d’amoureux passent leur vie à se lancer des roches chacun leur tour et à s’aimer, s’aimer, s’aimer » et le malheur était que cet amour-là ne servait à rien d’autre que de passer le temps, comme les hirondelles se cherchent et s’accouplent jusqu’à tomber du nid pour passer le temps, et plus le temps passait, plus les hirondelles s’accouplaient tandis que moi je restais seule à aimer toutes les filles et, plus le temps passait, moins j’étais de choses puis, rien qu’un salaud.
« Il y a de triste dans l’amour que les roches rendent aveugles et que les salauds y passent inaperçus » et le malheur était que j’en étais une, un salaud, mais il n’y a enfin qu’une chose de merveilleuse dans l’amour, et une seule, et c’est que je me rappelle ce matin-là où maman faisait couler l’eau de mon bain et où mon frère arrivait pour entrer lui aussi dans la baignoire, nu comme moi, avec son sexe qui pendait lui aussi, ce matin-là où je me regardais dans mon frère comme dans un miroir que je commençais à détester et, comme sur les bords du bain gisaient de jolies roches que maman avait rapportées de voyage, mon frère riait pour se moquer et me disait avec le plus géant des sourires : « lâche ton zizi, sinon je te lance les roches de maman » et je riais, riais, je riais moi aussi et enfin, pour que mon salaud de frère me lance des roches comme ça, il fallait que nous soyons capables d’aimer, et pour que nos rires retentissent autant par l’écho de la salle de bain, il fallait que nous nous aimions.
Sans-titre 7
Bel amour
Ça y est
Peur (marathon)
Me voilà déjà mort de peur alors que je ne suis pas encore né. Un monde gastrique – des entrailles jusqu’à la rate – un univers viscéral, voracement humain, où les tubes et les engrenages intestinaux filtrent et broient ce que l’Ogresse, ma mère, engouffre. Son but ici n’est pas de nous nourrir, non, le fruit de ses ambitions serait d’atteindre le titre de noble monstre. Peler les vergers – ces nobles ancêtres – jusqu’au dernier bourgeon, cuire les terres jusqu’à la dernière racine : Jupiter. Elle tâte la tête de ses hommes, dont la morphologie prend l’allure de fruits juteux qu’elle suce jusqu’au noyau, celui-là bien serré entre ses crocs. Les hommes y passeront tous, du premier jusqu’à moi-même. Elle est le nouveau monde de bien après père. Jamais plus de passé ni d’avenir pour ces hommes, jamais plus. Encore et toujours vert de peur, avant même que je devienne la pomme que j’aurais été. Elle aura tourné, coupé le pédoncule du fruit de ses entrailles : croqué la pomme.
Quand on n'a que l'amour
La femme recousue
Ça a commencé à Paris. Il y avait ces femmes aux jambes et aux muscles de cuisses chaudes, de la sueur, presque pas, mais vous voyez, c’est que là-bas les femmes marchent et marchent sans cesse. Ça leur fait des jambes de gazelle qu’on voudrait croquer. Des chevilles, des pieds trop doux qui sentent bon. Puis il y avait ce mec, vendeur de machines à coudre le tissu. Pas plus fou qu’un autre, moi, me disais-je, l’idée est bel et bien née à ce moment-là.
Je me suis caché dans l’embrasure d’une porte, vous voyez style film de cinéma, et j’ai attendu une passante. Il fallait que j’en attrape une rapide, avec de vrais sabots à talons ou à plateformes, une bague à l’orteil, le gros si possible. Elle a fini par passer, ma piétonne, avec des jambes pas trop bronzées juste assez, avec de petites chaussettes blanches, tant pis pour la bague à l’orteil je m’en passerai et puis, je trouverai bien le moyen de l’oublier. J’ai sauté sur ma piétonne, elle a tenté de courir mais oh il ne fallait pas qu’elle coure, elle m’aurait semé avec ces jambes-là. Non je dirais que je l’ai bien eue, la gazelle, ça m’aurait valu une médaille de président, n’importe lequel des présidents, au point où j’en suis, ce n’est pas une tête de président qui ferait une différence. J’ai transporté ma gazelle jusqu’aux toilettes, dans les cabinets, je l’ai sauté pendant qu’elle était encore vivante mais à vrai dire, elle était déjà morte quand j’ai eu fini d’éjaculer. Peu importe, nous ne sommes pas là pour baiser une femme qui n’a que les jambes et rien d’autre d’une déesse. Nous sommes là pour lui couper le corps. C’est ce que j’ai fait, justement, je lui ai tranché le corps en deux, juste au niveau du tronc. J’ai gardé le bas (les jambes, le sexe et tout ce que je trouvais beau) et j’ai jeté le haut dans la toilette. Les bras n’ont pas passé par le tuyau de la cuvette, j’aurais dû y penser avant, mais bof, je me suis enfui avec les jambes et le bassin de ma gazelle qui, ma foi, perdait beaucoup de sang.
Comme j’étais en voyage, je devais transporter tout ça d’un pays à un autre, de ville en ville dans un grand sac-poubelle vert, et le sac-poubelle devait être percé parce qu’il laissait couler du sang sur les trottoirs. Mais ne vous en faites pas, les policiers m’ont cru cuisinier ou quelque chose du genre, ils ont pris le sang pour du ketchup ou du jus de boulette de viande pas fraîche, allez savoir. J’ai pris le train, j’empestais du dernier wagon à la locomotive, jusqu’à Venise. Rendu là, je devais trouver une femme qui aurait les seins ronds comme les vagues, des bras agiles comme les rames des gondoles et le ventre ferme et capable de se cambrer comme un pont. J’étais dans la bonne ville. Il va sans dire que j’en ai trouvé une, de nationalité je ne sais plus quoi, il y a de tout à Venise. Elle était bien construite bien faite, bronzée style Hawaii avec un bikini bien rempli. J’ai sauté sur ma tigresse, oui je saute souvent comme un lion fou de goût d’envie de dépecer sa proie. Je l’ai prise, ma tigresse avec les cheveux en broussailles, et je l’ai emmenée faire un tour aux bécosses oui celles-là étaient plus sales qu’à Paris je dois dire. Et je n’ai pas perdu de temps, non je l’ai pas baisée celle-là, j’ai baissé mon pantalon et j’ai pissé un bon coup parce que j’avais foutrement envie et c’est tout. J’ai saisi ma petite hachette, et hop, on sectionne. La tête échevelée est partie loin derrière la poubelle et les jambes, je les ai frottées sur moi avant de les foutre dans les chiottes. J’ai conservé le milieu du corps, du bassin jusqu’aux épaules, et alors il ne me manquait plus que la tête pour avoir ma déesse à moi, ma perfection charnelle. Plus rien que la tête… tout y est, presque, alors trouvons une foutue tête… il n’y en avait beaucoup, des têtes, à Venise, mais mon voyage prenait fin et je devais revenir au Québec avant que les jambes de ma gazelle et que les bras de ma tigresse ne se décomposent avec la puanteur. Je suis rentré chez moi, avec mes sacs-poubelles pleins de viande pas fraîche. J’ai dit à ma femme que j’allais sortir les ordures, les mettre au chemin, pour ne pas qu’elle sache que mes sacs-poubelles contenaient des femmes mortes :
- Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? me demande-t-elle.
- Eh bien, les ordures, les vidanges, ma chérie, je vais les mettre au bord du chemin, justement. C’est drôle que tu me demandes.
C’est pas drôle du tout parce qu’elle ne m’a pas cru. Putain. Là je me suis questionné « comment elle sait que c’est pas vrai », elle a poursuivi :
- Je te crois pas, parce que j’ai pas cuisiné de viande cette semaine, seulement des pâtes. Cette viande-là doit appartenir à la voisine, moi je suis végétarienne. T’avais peut-être oublié.
C’est bien vrai ça. J’avais oublié parce que j’en avais rien à foutre. Et j’ai pensé : « je pourrais peut-être lui couper la tête. Elle est pas si mal, et je pourrais la coudre aux épaules et au cou de ma tigresse de Venise, ça ferait une déesse pas si mal. Après tout, je suis carnivore moi, j’aime la viande et les carnivores mange les herbivores, c’est bien connu ; elle est végétarienne ». Mais bof, c’est ma femme, je pourrais trouver mieux, je ne suis pas à ce point mal pris. En plus je la connais trop bien, cette québécoise, nous sommes pareils. Allez, je suis allé voir la voisine, et j’ai eu le même problème : je suis tombé sur une québécoise. Dès qu’on se met à communiquer d’un langage qui nous est familier, une sorte de compassion s’installe alors dans notre esprit, hélas, et nous ne sommes plus capables d’actes cruels. Je suis monté à ma chambre avec mes sacs-poubelles puants. J’ai cousu les jambes de ma gazelle de Paris au tronc de ma tigresse de Venise : il me manquait toujours la tête pour parfaire ma déesse. Je ne trouverai jamais de tête au Québec, ici je ne suis pas un étranger et les femmes ne me sont pas étrangères, je suis foutu. Je suis là à me demander quoi faire, ma femme prépare le dîner. Trouver une tête qui ne soit pas plus profonde qu’un bout de chair, c’est dur. Je me mettrais à chercher que je ne ferais que discuter avec les femmes, pris de compassion au moindre regard, elles me parleraient et j’oublierais leur peau et leurs allures je n’y verrais que l’intérieur. C’est par malchance que les habitants d’un même pays aient accès à l’intérieur de tous et chacun par pure compassion. Je ne trouverai que des têtes qui me parleraient d’une voix pénétrante, puis de l’amour de la vie qu’elles ont. Ah, si seulement les gens n’avaient pas de conscience dans la tête, je n’aurais pas tant de mal à leur tordre le cou. Femmes, rendez grâce à votre conscience qui vous sauve des hommes comme moi ! Votre tête, c’est la seule chose qui soit à l’abri de toute barbarie masculine. Peut-être qu’un jour je ne verrai plus les consciences dans la tête des gemmes. Peut-être qu’on y verra que du bois ou du fer, ou des fils, ou des machines. En attendant, je prendrai l’horloge circulaire du mur, ronde comme une tête, pour la fixer aux épaules de ma tigresse. Voilà une tête pas si mal. Et je pense qu’on en vient à s’enticher de choses matérielles comme celle-là lorsqu’on a peur d’avancer, par la peur qu’engendre le grand amour des vies.
Le satané fric
Soudain tant pis, il a enlevé toutes les cartes de cœur, frustré le bonhomme, il les a déchirées puis remplacées par du pique, tiens, parce qu’il était triste comme un fou. Mais le pique, il n’avait jamais aimé. Il est devenu fou comme un vieux triste. Il s’est jeté dans ses châteaux de cartes inachevés, complètement foutu et il est mort de faim. Le vieux fou eh bien, c’était mon père. Il aurait peut-être dû prendre les choses moins au sérieux et, comme on dit, rire et rigoler. Du moins, il aurait dû vivre sa passion avec le sourire aux lèvres, et pas avec le fric dans la tête. C’est dommage qu’il ne soit plus là, parce que j’avais une carte pour lui. Une carte qu’il n’avait pas. C’est celle avec le petit fou amusant, avec le pantalon coloré et le chapeau avec des grelots, je crois qu’il ne l’avait pas, elle se fait de plus en plus rare, cette carte rigolote de clown farceur qui ne se prend pas au sérieux. Enfin j’avais cette carte qu’on appelle le joker, le clown heureux. Il n’y en a que deux des comme ça. Une pour moi et… une pour mon père qui est mort comme un clown triste, fou du fric, satané va.
Casse-cou
On gambade comme de vraies biches, les genoux qui sautent plus haut que la hauteur permise, la hauteur conçue à l'origine, puis le malaise nous prend. D'assaut.
Les genoux ne sont pas faits pour les mouvements verticaux, mais ça, on décide de s'en rendre compte, ou on décide de l'ignorer. Même chose pour la plante des pieds. On les laisse effleurer le sol en toutes frôleuses, ou on les fait danser plus haut.
Attention au vertige.
Elle s'improvisait ballerine à l'occasion des printemps des garçons, des parents des enfants aussi, pour se montrer plus qu'autre chose ; elle courtisait l'entourage. Elle a vieilli puis elle est morte, raide comme une poutre, sans flafla. Moi, je ne la connaissais pas plus que ça. Je savais deux ou trois trucs de ses goûts et manières de bonne vivante, mais vite oubliés. C'était Ludovic le pire dans toute l'histoire, lui qui n'a jamais accepté la mort et ces choses-là qui font paraître les erreurs, des offenses à la vie. Le radical. Au moment des funérailles, quelque chose lui était entré dans la tête, par les oreilles, un quelque chose qui l'avait rendu aussi raide qu'un cadavre lui aussi. L'amour. Disons, oui, que c'est fort probable qu'il l'ait aimée. La fille. Il devait en être amoureux depuis longtemps, en secret, parce que je l'ai vu dans ses rides de visage. Je ne dis pas lire dans les rides, mais, à voir l'indélogeable Ludovic assis sur sa chaise depuis la mort de cette fille, la déduction était facile. L'immobile.
J'avais trouvé le moyen de le faire grouiller un peu sur sa chaise ; j'en étais fier. Je me sentais revivre par la cause d'une bonne action. Futile. Le moyen que j'avais pris pour le réanimer était plutôt étrange j'en conviens, mais c'était toujours sans succès qu'on faisait tout pour guérir le peiné. J'ai dansé. Dans la cuisine de Ludovic. De manière féminine, oui, j'en conviens encore, le tout pour lui rappeler le temps où elle vivait encore. La fille.
Il s'est animé. C'est un peu comme si une chaise prenait vie alors, par ma grâce, lui que je croyais mort depuis les funérailles semblait renaître pour la grâce du sentiment.
Quelque chose l'avait cogné. Il n'était plus comme avant.
À me voir danser comme celle qu'il aimait, Ludovic m'a embrassé ou plutôt, une étreinte, amoureuse je ne sais pas, mais ça semait le doute partout dans la cuisine. J'ai foutu le camp.
Des jours ont passé. Je n'osais plus rendre visite à Ludovic. Peur qu'il me prenne pour celle que je n'étais pas. Il m'arrivait de passer tout bonnement devant chez lui, et je le remarquais qui attendait le retour de celle qui autrefois dansait. La fille.
J'avais alors pris une décision. La fille que Ludovic avait aimée était morte depuis trois bonnes semaines, et ça suffisait. Je devais faire renaître ce qui était mort. Qu'il me prenne pour cette fille qu'il aimait, ça m'était égal. À tant faire que de le regarder se lamenter, j'y suis retourné, chez lui. Le manque d'amour l'avait changé un peu, je dois bien le dire. Le bleu de ses yeux n'était plus tout à fait le même, et la rotation dans ses orbites, chaotique. Que je sois un homme ou non, là n'est pas la question. Il fondait sur moi.
Il m'avouait l'amour, ses soleils gris de mélancolie, combien le temps se faisait long depuis le cercueil en fleurs. J'écoutais. Quand on parle de mort je reste pantois, la bouche ouverte, les yeux de biche, j'en étais une. Une biche. Il y a un début à tout. Et la fin, on l'attend rarement.
Il vivait d'amour, de phrases déconstruites, de paroles décomposées, et de moi qu'il prenait pour sa biche, pour la fleur qu'on aurait extirper de la terre. Il déboutonnait mon jean. J'avais laissé la chance au coureur, et il ne manquait pas de m'aimer. D'amour.
L'horreur, tout ne tarderait pas à être dévoilé, même aux yeux d'un fou. J'avais perdu mon pantalon dans le spectacle charnel de sa peau sur la mienne, je n'avais plus rien, plus rien pour dissimuler l'erreur. Qu'il découvre ce que j'ai entre les jambes. Depuis ma naissance, ce qui fait renaître l'un et l'autre. Un pénis. Ça n'a rien de drôle. Malgré son état de bonhomme excité, du fou de l'amour et des désirs retrouvés, il a su voir. Ce que j'avais là. Ça ne trompait pas, mais lui s'est senti trompé. Autant il pouvait être tendre, autant il pouvait donner dans la colère. Son couteau, je m'en souviens encore de par les cicatrices qu'il a voulu éternelles. Et les rides de la peau de Ludovic avait regagné le terrain soudain. Il m'a épargné, par la grâce de je ne sais plus quelle danse, je me suis sauvé la vie. Lui, il n'a jamais accepté ces choses-là qui font paraître les erreurs, des offenses à la vie, bref le couteau n'a pas mis de temps à faire couler son amertume de malheur, sur sa gorge, puis il est mort. Par lui-même. Et peut-être un peu, aussi, par ma faute. Mais ça, on décide de s'en rendre compte, ou on décide de l'ignorer.
À l'heure qu'il est, Ludovic soupire quelques mots du temps d'avant aux fleurs de celle qu'il aimait, nul doute là-dessus. Moi, j'ai pris une décision, encore, puisqu'elles ne sont jamais si mauvaises, mes ambitions. Je ne bouge plus de cette chaise-là. À vouloir voltiger sans cesse, on se casse le cou. Je ne fais rien, moi, sinon que d'en venir à croire que le dieu a des secrets qu'il garde, loin de ceux à qui le destin manque.
C'est pourtant simple
et ses rires à la princesse,
j'en avais assez,
c'est pour ça, que je n'aimais pas Francine.
le temps me manquait,
elle attendait mon appel qu'elle disait,
tu me connais,
c'est pour ça, que je n'aimais pas Denise.
et je dis les filles,
je les aime toutes,
et j'ai toujours cru à ce que je disais moi aussi,
c'est pour ça, que je suis un garçon.
tout s'est écroulé avec une autre,
j'ai tout raté et puis,
j'en avais plus envie,
et c'est pour ça, que je n'aimais pas Chantal.
j'ai un air de cercueil peut-être,
je meurs que tu dis,
on dira que je change, hélas non, je reste le même,
mais moi, c'est les garçons, que j'aime.
Retour de vision
l'ache ma souche parir ir hirsute
chatte sur l'inter-fate, il s'or
ganise mé papa prise mépire
pourqu'à s'il convient compare arse,
nulle valse.
ma raie sonne, paire en droit à moi,
découle cou, race défarée gracionale,
amplimée, torfarée pourqu'à s'inimale délu dormal décou dur!
ils galent de gen, se me rame criniore d'encre,
sarque ma rèque, ma rision par destroctaride!
tir mal, bais Frandeny moura de loi, louage, liré!
guttine-onne, alère parag dit guedime...
je furiste je mal je format... je mot.
han motaire taire en d'heure ir riri,
rendeur, rime-i-on d'heure ir,
si la flame fait fuir, moi j'ir par les-sols pur peurir !
Ratch'a'bid
rachel, ma roche and roll à la hache de pachelbel,
belle mais riche,
mais red et rauque en batch de weed,
arrache l'attache du panache de rides;
les crachats - ah - l'abysse raide,
clash de pistaches salées - hé ! - bac de taches acides;
parades de rush et bitches laides,
ça crash aride dans l'arche du kid,
pour le faste du flash de cidre,
et les restes du christ en cristalline;
j'embrasse la crasse et mi-farce mi-aide,
je catche et cache ma carapace,
dans l'arachide la ratch'a'bid;
rage de ratch dans l'bed,
le match de faces d'eric the red;
je marche su'l cash,
pis l'rhum de patches de vides.
RachelN
Et si tu n’existais pas, dis-moi pour qui j’existerais ? Des passantes endormies dans mes bras, que je n’aimerais jamais ? Jamais, jamais, parce qu’elles seraient trop endormies ; du genre de : ces passantes n’attendent rien d’autre que le prince charmant qui les réveillera mais voilà, je ne suis pas un prince moi, non, si tu n’existais pas, je ne serais qu’un point de plus ! Un point. C’est tout. Rien. D’autre. Qu’un. Point. Comme je me sentirais perdu, dis-moi, si tu n’existais pas, pourrais-je faire semblant d’être moi ?
Non (20x) je ne pourrais pas ! Non non je ne pourrais pas, non non non non non comme le disque a sauté ! Le disque saute ! Non (10x) la musique est jammée, jammée, jammée sur la même note sans que rien n’avance ! Et moi qui suis la musique je bégaie je bégaie je bégaie sur la même note de ce non (10x) je ne pourrais pas, non je ne resterais qu’à toi ! Sinon ! Sinon ! Je ne serais plus le même, je serais quelque chose du genre de quelqu’un qui n’est plus le même ; du genre de quelqu’un qui a l’accent définitif pour de bon du genre de : « j’comprends po comment ce que c’est que ça se fait que lui y dit qui t’aime au juste j’comprends pas où c’est que c’est quié l’amour pis qui c’est que c’est c’te gars là pis moi chu qui, qui-qui-qui pis » là le disque sauterait jusqu’à ce qu’un nouvel accent me parvienne totalement différemment mais encore il ne serait absolument, absolument pas moi du genre de [reviens moi rapidement ma cherry because pourquoi tu refuses de dormir avec moi] mais encore là, je ne serais pas moi non (20x) je ne pourrais pas non (10x) ! Je ne serais qu’à toi. À toi.
À toi, à la petite fille que tu étais, à celle que tu es encore souvent, à ton passé, à tes secrets, à tes anciens princes charmants qui, eux, eux ! ont été des princes charmants mais ah, comme je n’ai rien d’un prince ! À toi. Je ne resterais qu’à toi, à la vie, à l’amour, à nos nuits à nos jours, à l’éternel retour de la chance, à l’enfant qui viendra, qui nous ressemblera, qui sera à la fois toi et moi, VIOUP !
À moi. À la folie dont tu es la raison… À mes silences et à mes trahisons, quelques fois, pas souvent, non, je ne mens pas puisque mes mensonges sont toujours sincères et, à toi, je ne resterais qu’à toi et au temps que j’ai passé à te chercher, aux qualités que j’ai mais dont tu moques bien, aux défauts que je t’ai cachés, à mes idées de baladins ! VIOUP !
À nous. Aux souvenirs que nous allons nous faire, à l’avenir et au présent, surtout, à la santé de cette vieille terre qui s’en fout, à nous ! À nos espoirs et à nos illusions et à toi, toujours à toi, à ta mort que je tiendrai dans mes mains, à toi, toute en cendre que je tiendrai, à ces cendres si tu le veux bien ou sinon, à toi, momifiée avec moi dans un sarcophage doré que nous ferons enterré dans une pyramide de 900 000 pieds de haut pour toi, à toi, à toi, à la façon que tu as d’être belle, à la façon que tu as d’être à moi non ! À la façon que j’ai, d’être toi…
Mes draps vides à toi
L'échelle
C’est toujours dans ces moments-là, je veux dire, quand j’étais obligé d’être avec papa, que mes propos devenaient des plus stupides.
Maman regardait dehors, elle nous observait, intriguée par la scène mais surtout, curieuse de savoir si papa allait ressortir vivant de ses acrobaties d’échelles. J’ai commencé la discussion :
« - Papa, pourquoi il doit y avoir absolument les lumières de Noël. Qu’est-ce qu’on fait avec l’obscurité de Noël ?
- Hé bien, on s’en fout de l’obscurité de Noël : l’obscurité vient toute seule, pas besoin de l’accrocher aux murs et aux toits.
- Et pourquoi les lumières on les accroche plusieurs jours avant Noël ?
- Parce que s’ils ont inventé des lumières « de Noël », c’est pour qu’on les voit. Et si on les accrochait seulement le jour de Noël, les gens auraient pas le temps de les voir.
- Oh d’accord, mais pourquoi ils auraient pas le temps de les voir ? C’est pas long, regarder des lumières, ça prend une seconde !
- Peut-être, mais les gens sont occupés à Noël, ils ont pas le temps de regarder les lumières des autres pendant une seconde.
- Ah d’accord, mais qu’est-ce qui te dis qu’ils ont le temps de les regarder une semaine avant Noël ? S’ils accrochent leurs lumières de Noël à eux, ils ont pas plus le temps de regarder les lumières des autres.
- Hé bien, disons alors que je les accroche pour moi et pour seulement moi, pas pour les autres.
- Ah d’accord, mais maintenant que ça fait quinze minutes que tu les accroches, tu dois avoir eu le temps de les voir, les lumières, alors, pourquoi t’arrêtes pas de les accrocher si tu les as déjà vues ?
- Ahhh ! Parce que, parce que, mon amoureuse elle les a pas vues ! Je les accroche pour elle ! Elle trouve ça joli !
- Ah d’accord, tu les accroches pour maman. Mais, maman elle les a vu les lumières elle aussi, pendant au moins une seconde, puisqu’elle nous regarde par la fenêtre.
- Ok, oui, oui, elle les a vues c’est vrai. Mais une seconde c’est pas assez. Elle veut les regarder plus longtemps.
- Ah d’accord, pourquoi elle veut les regarder plus longtemps ?
- Parce qu’une seconde, pour une fille, c’est pas assez.
- Ah, je savais pas.
- Hé bien maintenant tu le sais.
- D’accord. Je faisais juste demander, parce que je voulais simplement dire par là que t’étais pas obligé de faire tout ça… Et que j’étais pas obligé non plus de tenir l’échelle pendant que tu risques de te casser une jambe en tombant. Pourquoi tu fixes autant de lumières papa ?
- Ha, ha, parce que mon amoureuse elle aime ça quand il y en a beaucoup.
- Ah d’accord. Mais à quoi ça sert les lumières ?
- Toutes sortes de choses. Sans lumière, on voit pas clair. En plus, lorsqu’il n’y a pas de lumière il arrive qu’on déboule…
- Ah vraiment ? oh mais non, papa, le fait qu’on déboule n’a rien à voir avec les lumières de Noël : on doit sûrement débouler bien plus souvent lorsqu’on n’a pas de boules, que lorsqu’on n’a pas de lumières… et notre sapin, est-ce qu’il en a des boules ? Est-ce que maman a terminé le sapin ? Dis papa, les décorations de Noël, est-ce qu’elles appartiennent à maman ? Je le demande parce que c’est toujours elle qui fixe les boules et les décorations du sapin. Dis papa, une fois qu’on aura fini de fixer les lumières, est-ce que je vais pouvoir demander à maman de fixer les boules sur les branches du sapin ?
- Hein ? quoi ? Je t’écoutais pas, je suis occupé là.
- Je te demande si ça te dérange que je fixe les boules de maman.
- Que tu fixes quoi ? Dans quel sens ? Fixer dans le sens d’accrocher ou dans le sens de regarder ? Tu me déconcentres là. Tiens donc l’échelle au lieu de faire le con !
- Oh, d’accord, d’accord… T’es grognon… Papa ? Tu sais ce qui arriverait si on se disputait ?
- Non je sais pas. J’imagine que tu lâcherais l’échelle et que je me casserais la jambe.
- Oui mais non, je veux dire, si on se disputait pour de vrai, tellement qu’on ne se parlerait plus et que maman divorcerait !
- Ah bah non je sais pas ce que ça ferait.
- Hé bien, c’est que nous aurions le genou égratigné !
- Hé b’en…
- Mais oui, c’est parce que si le JE ne voulait plus rien savoir du NOUS, il n’y aurait plus de ge-nou !
- Ah, hé bien laisse-moi te dire que si tu n’arrêtes pas de jacasser, il n’y aura plus de ge-nou mais il va y avoir un je-tu.
- Oh d’accord, haha, c’est drôle papa ! Papa ? Est-ce que je suis drôle moi aussi ?
- Non.
- Ah je savais… je sais... T’es trop occupé avec tes lumières mais, le jour où tu vas arrêter de vouloir être brillant avec tes lumières, tu vas me trouver drôle, peut-être ?
- Peut-être. Le jour où j’aurai fini d’accrocher mes lumières, mais là, c’est loin d’être fait.
- Oh là là. Papa, tu t’inquiètes ? Est-ce que t’as peur de tomber, là-haut ?
- Non.
- Tu pèses combien ?
- Je me rappelle pas combien je pèse et c’est pas de tes affaires.
- Mais oui c’est de mes affaires ! Si tu veux que je tienne l’échelle, ça réussit mieux si je sais combien il faut que je supporte.
- T’as pas à me supporter ! T’as seulement qu’à tenir l’échelle ! C’est moi qui supporte tes conneries depuis tout à l’heure !
- Oh là là, t’es gêné de dire ton poids papa ? Pourquoi tu veux nier ton poids ?
- Je le nie parce que tu vas aller le répéter sur tous les toits !
- Mais non, comment veux-tu que j’aille répéter ton poids sur tous les toits ? C’est toi qui es sur le toit ! Moi je suis en bas.
- Je veux dire que si je te le dis, tu vas pas arrêter de déconner à propos de mon poids. Ça va être fatigant.
- Oh, mais moi je crois que tu devrais pas nier ton poids. Les poids niés c’est bon à rien, les poids niés, ça appartient seulement aux portes ! Les poids niés papa ! Haha, pourquoi tu ris pas ? Elle est belle notre porte, hein papa, elle est belle notre porte d’entrée. Plus belle que celle du voisin. Le genre de grinch qu’on a en rentrant… Ça fait beau. Ça fait sympathique ! Je trouve ! Moi, papa, je crois que le grinch va remplacer le père Noël un jour, il deviendra l’emblème de Noël ! Tu sais pourquoi ? Parce qu’avec le réchauffement de la planète, le blanc, oublie ça ! Le blanc, c’est fini. Moi, je préfère le vert. Pas toi ?
- Peut-être. À condition que le grinch soit plus sévère avec les enfants qui sont pas sages et qui n’arrêtent pas de jacasser.
- Oh non ce qui est amusant avec le grinch c’est que, il nous donnerait des cadeaux à condition qu’on soit méchants ! Dans ma tête en tout cas, dans ma tête, c’est comme ça.
- Dans ta tête… dans ta tête c’est pas grand-chose…
- Pourquoi t’es méchant avec moi, papa ?
- Parce que je suis tanné que tu m’appelles papa.
- Comment tu veux que je t’appelle, alors ? Tous les enfants appellent leur papa « papa ».
- Oui, sauf que moi, je suis pas ton père. Ton père il est de l’autre côté de la rue.
- Oh là là, tu es qui alors ?
- Ton voisin. Regarde de l’autre côté de la rue ! Tu vas voir il y a ta maison !
- Oh non ! Je te crois pas !
- Mais oui, puisque je te le dis ! T’as qu’à regarder derrière toi, de l’autre côté de la rue !
- Mais non, je peux pas me retourner ! Si je me retournais pour regarder de l’autre côté de la rue, je risquerais de lâcher l’échelle, et tu tomberais ! Tu veux tomber ?
- Non.
- Bon. Et toi, papa, comment peux-tu dire que ma maison est de l’autre côté de la rue ? Tu ne peux pas te retourner toi non plus ! Tu tomberais, à moins d’être acrobate.
- Hah, penses-tu vraiment que je suis acrobate ? Tu m’as vu l’air ? J’ai rien d’un acrobate, je suis même plutôt gros !
- Oh mais, je sais pas moi, t’as pas voulu me dire combien tu pesais tout à l’heure !
- Laisse faire combien je pèse, là, et tiens l’échelle, parce que là, ça branle !
- Je fais attention, sauf, je me dis : soit tu es mon père mais tu refuses de l’avouer parce que tu m’aimes pas, soit tu es mon voisin mais tu accroches des lumières sur le toit de ma maison.
- Mais je suis pas idiot à ce point là ! Je sais reconnaître MA maison ! MON échelle, MON toit et MES bardeaux sur le toit de MA maison !
…
- Papa ? Enfin, Monsieur ?
- Oui ?
- Pourquoi tu descends pas ? Pourquoi on n’arrête pas un peu de travailler sur les lumières ? Pourquoi tu descends pas, comme ça on pourrait voir de quelle maison il s’agit exactement, et de quelle famille on fait partie, et savoir une fois pour toutes si tu es mon papa ou pas ?
- Ah… je voudrais bien mais, tu connais ta mère, enfin, je veux dire, tu connais pas la mère de MON enfant (qui n’est pas toi), tu connais pas mon amoureuse, mais, elle veut que j’accroche les lumières : elle veut que tout soit fini avant dix-sept heures. Pas question d’arrêter maintenant.
- Oh là mais, elle est sévère maman. Enfin, elle est sévère la voisine (si tu es vraiment mon voisin), enfin, elle est sévère ton amoureuse. Est-ce qu’on saura qui on est, un jour ?
- C’est quoi cette question ? Je sais très bien qui je suis.
- Oui, mais tu sais pas qui je suis, moi ! Et je sais pas trop qui tu es. C’est jamais trop, trop certain, et, comment peut-on être certains de qui on est ? Toi, tu dis que tu es mon voisin, moi je dis que tu es mon papa, et puis, y a ton amoureuse qui nous empêche de nous connaître parce qu’elle veut pas que t’arrête de fixer les lumières, et, c’est compliqué…
- Qu’est-ce que ça peut faire, même si on n’est pas sûrs de qui on est ? On voit ce qu’on voit, et c’est tout.
- Oui, mais, moi j’aimerais bien voir ce que tu vois. J’aimerais bien être là-haut moi aussi. J’aimerais bien grimper l’échelle ! Est-ce que tu me laisserais faire ?
- Oh là je sais pas… c’est peut-être dangereux… je pourrais tomber si tu montais… on pourrait s’égratigner le genou encore plus, comme tu dis…
- Oui, mais, ici, c’est pas mieux, notre genou il est absolument rien ! Ici, on n’a aucune idée de qui il est, notre genou !
- Ah… t’as probablement raison, on n’a rien à perdre… viens. »
À partir de là, j’ai monté l’échelle, je suis monté là-haut rejoindre papa ou le voisin ou le monsieur ou peu importe, cet homme-là, et je me suis assis sur les épaules de cet homme-là, et alors, notre poids, je n’ai pas à le nier, il était très, très lourd et, vous auriez été surpris de voir que, au bas de l’échelle, la glace fondait et même qu’elle se fracassait sous notre poids. Vous auriez été surpris de voir que nous n’avions rien des acrobates des cirques mais, même s’il n’y avait plus personne pour tenir l’échelle, nous tenions en équilibre encore mieux que s’il y avait eu quelqu’un. À deux, nous fixions les lumières et, moi, sur les épaules de cet homme-là, j’atteignais les fenêtres les plus hautes ; à deux, nous avons fixé tout ça si vite que l’amoureuse de cet homme-là a été super heureuse. Nous l’avons rendue si heureuse que, lorsque nous sommes rentrés à la maison, à dix-sept heures, nous avons eu droit à des biscuits. Et, vous savez c’est quoi le plus beau dans toute cette histoire ? C’est que l’amoureuse de cet homme-là en question, elle m’a souri quand je l’ai appelé maman.
La lune
« Jamais le désert tout blanc de la lune ne se plierait de la sorte. Il faudrait de grands vaisseaux d’or massif, comme dans nelligan, avec des ailes jusqu’à l’azur pour que les humains s’y déportent. J’ai peine à croire que le ciel voudrait d’une telle cohorte. »
Alors elle écrit.
Et vous devriez lire les vers dans les lignes de ses paumes qui se frottent, ce sont les psaumes d’une chaleur d’un sabot de cheval qui trotte.
Alors elle peint.
Et vous devriez voir l’esquisse d’une nature morte, sous sa plume ce n’est plus un simple tronc par lequel de frêles rameaux sortent, c’est un buste arrondi aux nervures fortes, un drapeau qu’une poutre supporte, une guerre opposant le vent et le marbre où l’objet l’emporte.
Alors elle chante.
Et vous devriez entendre l’écho des couloirs de sa gorge, des artères jusqu’à la crosse de l’aorte, et les rires qui en sortent. C’est un million de peines qu’elle avorte, dans son rire ce sont les baisers de la lune qu’elle rapporte. On y entend que dans les saillies d’une roche elle et moi pourrions tailler une grotte.
Alors elle ouvre la porte.
Et vous devriez lui voir l’esprit lunaire, ses lèvres blanches pleines de poussière comme heureuses que mon épaule ne soit pas morte. Et moi j’inspire à chaque fois qu’elle me chuchote : « je te suivrai si tu me transportes. Jusqu’à la lune ou ailleurs peu importe. »
Lettre à maman (1)
Oui, ce n’est que tout récemment que la demoiselle qui sélectionne les textes de la revue Lapsus m’a qualifié d’écrivain (et même d’auteur), et c’était la première fois de ma vie qu’on m’appelait ainsi et ça m’a fait tout drôle, tu peux comprendre, le sentiment ; j’ai ressenti un peu la même chose que toi lorsque je t’ai appelé maman… tu sais? Comme si tout d’un coup, la vérité se révélait à l’être que je suis et que j’étais ce que je voulais être et ce que j’ai toujours été. Moi écrivain, toi maman. Le brut de ce que nous sommes et « fuck la misère » et « fuck l’argent et la merde qui sort des égouts de la planète misérable » et tant pis, tant pis si les autres me détestent parce que du coup si je m’aime et que tu t’aimes c’est que nous nous aimons. J’ai toujours eu une sorte de difficulté avec les sentiments. Je t’en prie. N’en veux pas à papa.
Je ne suis qu’un enfant et toi, l’enfant d’une autre et, personne n’a jamais su dire que l’enfance n’est autre chose que cette journée-là où la naïveté commence et se termine. Je sais que la vie est dommage. Un énorme dommage, si gros et souffrant, avec la cuisine et les armoires et les chaises qui ne parlent pas, les chaises vides qui ne disent jamais rien parce qu’elles se taisent mais bon sang, finiront-elles par parler mais non, pas plus qu’elles n’écoutent et papa est une chaise vide, je t’assure, je t’en prie, ne lui en veux pas.
Je m’en voudrais de ne pas t’en vouloir, maman, pour les choses que tu ne m’as jamais laissées te dire. Ainsi faut-il que par vengeance je te tue? N’est-ce pas ce que tu désires parfois le plus au monde, n’est-ce pas la sortie que tu espères souvent : mourir? Mais, ah, je suis un lâche et papa me détestera : plutôt que d’essayer de te tuer, j’essaierai de découvrir pourquoi je t’aime autant, aussi affreusement et là, il s’agit assurément du travail de toute une vie, du travail de l’enfant qui se déchire par l’effort, les genoux égratignés et les poignets en sang, l’enfant qui s’arrache avec ses vêtements en lambeaux qui tombent et tombent au sol comme les guenilles d’un lavabo et ah, papa me détestera peut-être parce que je suis aussi lâche qu’une guenille mais, je finirai par lui prouver qu’il n’y a d’autre issue dans ce monde que celle de t’aimer, affreusement.
J’en suis à ma douzième cigarettes : à mon âge, il convient de les compter encore. Et je me perds dans les calculs, maman, dans le compte des secondes qui filent vers la vieillesse qui m’attend je ne suis pas fou ah, elle m’attend, cette vieillesse et dis-moi donc, qu’en penses-tu de cette vieillesse qui nous ronge, comme l’amour nous ronge et comme les hamsters inutiles rongent les brindilles et les choses sans importance ah, n’est-ce pas maman, que nous aurions aimé avoir un hamster pour en prendre soin, tendrement?
Mais le temps file et l’encre me manque. J’aurais aimé te raconter les nouvelles, ce qui se passe et ce qui se meurt, te raconter les banalités qui me font souffrir et raconter, comme seul les écrivains savent le faire, raconter l’histoire du présent actuel qui est si beau et tendre comme ce passé où j’avais le biberon de tes doigts entre mes lèvres, raconter pour te garder au courant mais, ce sera pour une autre fois, je t’assure que je n’y manquerai pas, j’ai tant de choses à te dire par l’écriture et par toi seule qui me lis, toi seule, mais je ne suis pas si bête, je sais que tu raconteras tout à papa et que vous en rirez, vous en rirez, et quelle bêtise je fais… et quel naïf je fais…
De croire que tu ne déchireras pas cette lettre qui est la preuve que j’ai mis un terme à ma hantise et à ma peur. Du plus loin que je me souvienne, je déchirais chacune des phrases par lesquelles tu aurais pu découvrir que je t’aime tout autant que ce jour-là où la plante de mes pieds ont frôlé la mère hippie que tu étais, la mère tendrement contradictoire que tu es encore ; mais l’enfance doit être révolue, n’est-ce pas, et le temps doit absolument s’acharner sur les fragments de toi et de moi, par le génie, comme une sorte de misère de sentiment qui a quelque chose à voir avec le destin qui nous ronge comme l’amour nous ronge et comme je t’écris pour ne pas que tu meures.
La métamorphose, version tondeuse
Vous êtes jalouses de moi, hein, mesdames les demoiselles ? Mes hélices peuvent couper vos pattes, tsé, vos souliers de chez Aldo, vos pantalons Parasuco (anyway, c’est même pu à la mode, ça), tsé, c’est pas parce que j’suis une tondeuse à gazon que j’ai pas de sentiments. Tsé, j’en ai plein de sentiments, comme : mon manche à moi il rouille à cause que mon papa m’enferme dans le cabanon pendant tout l’hiver pis, les morceaux de gazon que je bouffe au printemps, c’est quoi si c’est pas de la colère refoulée ça ? Trrratatapa !, allez-vous finir par me croire quand je vous dis que j’ai plus de sentiments qu’une demoiselle ! On dirait que mon papa est le seul à l’avoir compris ; il sait qu’il me manque affreusement à chaque hiver et qu’au printemps, au moment de sortir du cabanon, je pleure toujours pour les bonnes raisons, tandis que les demoiselles non. Fait que, vous êtes jalouses, hein, parce que j’ai plus de sentiments que vous autres pis, cet après-midi il fera chaud. Papa me sortira du cabanon.
J’ose pas imaginer ce que vous faites avec vos papas. Hou là là, les demoiselles comme vous autres savent pas c’est quoi un papa. Vous pensez que les papas c’est fait pour jouer au cheval. Non, je vais vous dire ; les papas sont des monsieurs qui donnent de l’argent aux vendeurs de tondeuses, rien que par amour, et le mien m’a acheté pour deux cents piastres. J’suis certaine qu’il aurait payé plus cher si sa maudite blonde l’avait pas forcé à attendre que les tondeuses du magasin soient toutes à rabais… À cause d’elle, j’ai eu le complexe du Canadian Tire pendant deux mois. Tsé, vouloir être la première sur la liste, valoir full cher... pendant deux mois ; pis laissez-moi vous dire que deux mois pour une tondeuse, ça ressemble à quelque chose comme dix ans en âge de demoiselle. Ça fait des rides.
Fait que la blonde de papa a jamais su combien ça m’a fait chier quand les vendeurs du magasin m’ont mis à rabais juste à cause que les nouveaux modèles de l’année sortaient. Les nouveaux modèles sont pas meilleurs que les anciens. Une tondeuse, ça reste une tondeuse, qu’elle soit à gaz, électrique ou nucléaire ! Pis cet après-midi, il fera très chaud. L’herbe sera longue. Je sortirai du cabanon. Prouver aux demoiselles que j’suis encore toute jeune. Prouver que j’suis encore capable de couper la mauvaise herbe.
La blonde de papa est une vraie demoiselle comme vous autres, pas fidèle pour deux cennes tandis que moi, papa peut être certain que j’le tromperai jamais. Jamais, mais pour qu’il m’aime vraiment lui aussi, il faut que je lui fasse comprendre que sa demoiselle est rien qu’une salope infidèle. J’vais y arriver. J’ai toujours boudé cette demoiselle à chaque fois qu’elle s’approchait pour tirer ma corde. Je l’ai toujours boudé jusqu’à ce qu’elle se fâche. Et je riais, riais ! C’est comique quand les demoiselles se fâchent à cause de moi et quand papa se fâche à cause que les demoiselles se fâchent.
La demoiselle de papa est pas fidèle pour deux cennes. Et j’ai raison de le croire : l’été passé, je l’avais boudé pendant une bonne semaine et, un jour qu’elle en avait marre que je fasse la sourde, elle a téléphoné à un gars qui s’occupait des gazons. Sans perdre de temps, le gars était venu à sa rescousse, tondre le gazon avec sa tondeuse à lui. Il y avait aussi la piscine et le bronzage et bref, des choses que vous connaissez très bien et, la demoiselle de papa a fini par se baigner toute nue avec le gars qui avait coupé le gazon. J’ai tout vu. La demoiselle de papa a frenché le gars en question, drette en avant de moi, la langue pis toute, ça se touchait. Ça vous rappelle pas quelque chose que vous avez déjà fait ? Avouez. Mais, ce que la blonde de papa sait pas, c’est que je raconterai tout de son histoire avec le gars du gazon. J’ai rien oublié.
Cet après-midi, quand je sortirai du cabanon, je crois que mes premiers mots seront : « papa papa !, ta demoiselle est rien qu’une salope infidèle ! ». Vous êtes pareilles comme elle, vous les demoiselles, avouez. Vous voulez jouer au cheval avec tout le monde. Je vous tuerais toutes si je le pouvais. Mais, mais, je peux pas, tsé, j’ai mes raisons de pas pouvoir : les humains parlent toujours de « ouh, un jour, la machine se retournera contre nous et ce sera la fin, ouh, la machine se révoltera », fait que non, je peux pas vous tuer ; mon carnage ressemblerait trop aux films futuristes à la Matrice si je me mettais à être méchante pour de vrai. Vos maudits films de robots, dévalorisants… les humains pensent vraiment que dans trente ans les tondeuses vont parler pis que tout le monde va se promener en moto avec des pantalons de cuir noir ? Vous êtes malades. Les pantalons de cuir noir, c’est déjà démodé : j’vois pas pourquoi ça reviendrait dans trente ans. Preuve que vous êtes tous malades, messieurs les garçons, tout comme mesdames les demoiselles.
Y a que papa qui soit brillant. Je l’aime. Lui, il aime les demoiselles mais, pas pour longtemps. Il réalisera assez vite qu’être un garçon, c’est poche à cause des demoiselles et que c’est pas mal plus l’fun d’être comme moi. Fait que, vous êtes jalouses, hein, parce que je parle mieux que vous autres pis ça, vous pouvez le constater et même le lire, parce que tout ce que je dis, papa le transcrit dans ses mots à lui, dans son joli petit calepin.
Papa ouvre la porte du cabanon ; enfin, depuis le mois de novembre que j’attendais ce moment-là, que je lui criais d’ouvrir et qu’il en mourait d’envie ! Papa entre avec son joli petit calepin. Hou là là, il fait grouiller son stylo. Prends ça en note, papa : « ta demoiselle s’est moqué de toi, elle a baisé avec un autre l’été passé, dans le jardin, je crois même qu’elle est enceinte, regarde comme elle se caresse le ventre, elle ment très mal ! ». Papa écrit absolument tout ce que je dis parce qu’il m’aime et parce que, vraiment, j’suis une petite fille sincère (tue-la, tue-la !). Parce que, vraiment, j’suis la petite fille qu’il a toujours voulu être et papa écrit tout ce que je dis depuis tout à l’heure parce que, vraiment, j’suis son inspiration, tue-la ! Tue-la !... je doute qu’il le fasse. Même si j’adorerais ça (tue-la, tue-la !), tue-la, tue-la, il fait juste l’écrire : tue-la, tue-la. Hou là là. Papa fait grouiller le stylo un peu moins vite on dirait. Manque d’inspiration (tue-la, tue-la) ? Passage à l’acte (tue-la, tue-la) ? Il sort du cabanon mais, papa, ne me laisse pas toute seule, je veux voir !
Humour bleu
– J’entends des voix. Et je dois être aussi folle qu’un écrivain fou. J’entends des voix !
– Vous entendez des voix ?
– Oui, des voix, détestables, comme des fantômes !
– Elles ressemblent à quoi, ces voix ?
– Hé bien… en fait, c’est toujours une voix très claire, très énervante et…
– Et vous ne l’aimez pas, cette voix ?
– Chut !... Ah ! Je l’entendais, à l’instant ! Taisez-vous ! J’essaie d’entendre ce qu’elle a à me dire…
– …Hé, je n’ai pas à me taire, c’est vous qui êtes venue me parler !
– Fermez-la !... L’avez-vous entendue ? Écoutez-la, cette voix qui me parle…
– …Qu’est-ce qu’elle vous dit, la voix ?
– Argh ! Elle me parlait, encore ! Cessez de l’interrompre ! Elle me disait qu’elle ne veut pas se taire ! Qu’elle ne se taira jamais !
– …Voulez-vous que j’appelle mon psy ?
– Taisez-vous ! Vous m’empêchez d’entendre. La voix me parlait d’un psy, et c’est mauvais signe. Je suis certaine d’entendre une voix, seulement, vous parlez en même temps qu’elle !
Masturbation.
– Vous savez pourquoi les gens ne se masturbent jamais en public ?
– Non… vous, vous le savez ?
– Non plus.
– Alors, pourquoi vous me le demandez ?
– Bah, pour savoir.
– Et là, vous le savez ?
– Toujours pas.
– Si ça vient, vous me le direz ?
– C’est juré.
– Merci.
– …Oh là, maintenant, je crois que ça vient.
– Ça vient ?
– Oui. Et c’est venu, c’est sorti, mais je ne sais pas où c’est allé !
– Quoi ? Vous vous êtes masturbé ?
– Bah, oui.
– Pourquoi ? Vous veniez de me demander pourquoi les gens ne se masturbaient jamais en public !
– Hé bien maintenant je le sais. Les gens ne se masturbent jamais en public parce qu’ils préfèrent me regarder faire.
Dieu.
– Connaissez-vous Socrate ?
– Pas personnellement…
– Paraît qu’il aidait les gens comme vous.
– Comment ?
– Paraît qu’il parvenait à leur faire dire n’importe quoi.
– Hein ?
– Commençons.
– Admettons ?
– Prout et Proust sont en bateau. Proust tombe à l’eau. Qu’est-ce qui reste ?
– Prout ! Il reste Prout, haha, d’accord, jusque là Socrate était drôle.
– Chut. Prout tombe à l’eau. Qu’est-ce qui reste ?
– Euh… il reste le bateau !
– Et le bateau coule à la mer. Qu’est-ce qui reste ?
– La mer ?
– Bravo. Et la mer s’assèche à cause du réchauffement de la planète. Qu’est-ce qui reste ?
– … La planète !
– Voilà. Et un météorite fait sauter la planète, qu’est-ce qui reste ?
– À quoi vous jouez, là ? Vous détruisez tout ?
– Répondez. Qu’est-ce qui reste ?
– Je ne sais pas… le météorite ?
– Peut-être. Alors le météorite se désagrège avec le temps. Qu’est-ce qui reste ?
– L’univers, il reste l’univers.
– Et l’univers s’éteint, pouf, parce que… parce que j’en décide ainsi ! Alors. Qu’est-ce qui reste ?
– Il ne reste plus grand-chose… pas d’humains, pas d’univers, il reste… ah, oui ! Une chose ! Il reste Dieu ! Haha, je suis fort à ce jeu.
– Ah ! Et si vous, vous décidez que Dieu s’éteint, pouf ! Qu’est-ce qui reste ?
– Là, je ne sais pas ! Je ne sais plus… !
– Réfléchissez.
– J’essaie… j’essaie… je ne vois rien. Disons qu’il ne reste rien !
– Bien. Ça leur prend toujours du temps, mais ils finissent tous par le dire. Sans Dieu, il n’y a plus rien.
Chapitre premier
Au revenir de mes ailleurs ce matin, quand je suis entré dans ma chambre, Alexandre et sa copine étaient tous deux étendus sur mon lit, occupés à commettre la trahison (qu’ils aient été en train de baiser aurait été moins pire je crois) : ils lisaient mon journal, et riaient de ce que j’avais écrit depuis les toutes petites naïvetés de mon enfance ! Je n’avais pas été brillant, j’aurais dû trouver une meilleure cachette ; j’aurais dû cacher ce journal à un endroit où ils n’auraient jamais pensé regarder mais, cette chambre est trop petite (j’étouffe), il n’y a aucun endroit ici qui soit à l’abri des regards…
Je n’ai pas pleuré. Je n’ai rien dit. J’ai préféré les laisser fouiller dans mes cahiers, de toute façon, j’avais l’idée de brûler tout ça dès qu’Alexandre sortirait de ma chambre, après qu’il ait ri de moi avec sa copine. Je me suis caché dans la salle de bain. J’entendais les rires et les moqueries de mon frère et de sa copine au sujet de la façon dont mes cahiers étaient écrits, la façon que j’ai de parler et de parler sans me méfier, sans jamais douter de l’hypocrisie des autres : j’ai attendu qu’ils finissent de rire.
Alexandre est sorti de ma chambre, le sourire aux lèvres, avec les lèvres de sa copine. Ils allaient s’embrasser ailleurs. Quel bouc émissaire je faisais ou plutôt, quel objet de moquerie je faisais… Je n’ai pas perdu de temps : je suis sorti de ma cachette, j’ai pris tous mes cahiers. J’avais l’idée de les brûler au plus vite mais, à vrai dire, je ne les ai pas brûlés, non, j’ai couru jusqu’au chemin de fer du village et c’est là que j’ai déchiré les pages de mes cahiers, c’est là que les ai lancées tout au loin malgré le vent, dans la neige des champs qui bordaient le chemin de fer : « la neige fondra au printemps, je pense, l’eau mouillera les pages et l’encre s’effacera ».
Le problème, c’est que rien ne vaut l’écriture lorsqu’on a le désir de se métamorphoser en quelque chose de mieux. Le malheur est que chaque jour qui passe sans que mes mains ne puissent prendre l’écriture me semble interminable, comme ces jours où je pleure sans autre raison que la faim, que la famine de mon corps ; comme ces jours où l’amitié n’est pas et où l’amour se fait absent, et que je braille de désir déchirant, tout seul ; et que les pages blanches se déchirent sans raison, et que les nuits s’estompent par trop d’obscurité, et qu’elles souffrent par l’absence de la lumière, et que je déchire les pages que je n’ai pas écrites ! Je n’ai pu m’empêcher de recommencer à écrire dans ce journal que je tiens présentement… Je crains toujours que mon frère recommence lui aussi, je crains toujours que quelqu’un d’autre ne lise mes naïvetés ; j’ai bon espoir, tout de même, que mon frère ne nous trahira pas une deuxième fois.
Mais si, un jour, ce journal parvenait aux mains de quelqu’un d’autre, et si ce quelqu’un parvenait à découvrir ce que mes cahiers contiennent, je ne pardonnerais pas cette fois ; je ne manquerais pas cette fois de tuer cette personne, du moins, je ne manquerais pas de lui ouvrir le ventre jusqu’au cœur.
Le crime du somnambule
Son visage m’était apparu comme celui d’un jeune, sans rides ni plis, d’un teint aussi pâle que le mien ; d’ailleurs, nous avions le même nez, les mêmes yeux, les mêmes cheveux plats et ternes.
Il dormait, les yeux ouverts, assis une chaise ; son coude sur la table devant lui soutenait tout son poids, et ses yeux ouverts me regardaient comme ceux d’un spectre à moitié mort.
Il avait certainement bu beaucoup avant de s’endormir sans dire un mot, complètement ivre. Je savais qu’il ne fallait pas le réveiller car lorsque mon père est ivre dans son sommeil, il entend tout, et ce malgré lui, et chaque mot résonne en lui jusqu’à ce qu’une frustration provoque l’éveil ; chaque mot qu’il entend n’est pas exactement le même que nous croyons avoir prononcé. Son sommeil n’était qu’à moitié profond : ses yeux ouverts écoutaient tout ce que j’allais dire, de même qu’ils allaient tout déformer de mes paroles.
Son ivresse dormait encore en lui. Elle n’allait pas tarder à transformer mes paroles en de morceaux épars et à les faire éclater partout dans la maison.
Je ne devais pas parler. Je m’y efforçais, mais les mots commençaient à mordre mon estomac : « si je ne parle pas, je sens que les mots déchireront ma gorge et que c’est moi qui éclaterai », me répétais-je.
Incapable de silence, je n’ai pu me retenir de dire ces mots qui allaient déclencher tous les malheurs : « j’aimerais tant que ma mère s’intéresse un peu plus à toi ! Mais d’espérer cette gentillesse, cette sérénité de sa part ; je ne dois être qu’un pauvre animal, qu’un pauvre con… ».
J’avais dit ces mots à voix haute. J’avais parlé sans savoir exactement ce que je disais, sans savoir dans quelle direction exactement je me dirigeais et… j’avais parlé trop fort.
Le coude de mon père a alors tremblé, puis glissé vers la droite. Tout son corps s’est quelque peu animé, d’abord par les sourcils au-dessus de ses grands yeux ouverts ; puis par sa gueule qui aspirait la salive dégoulinante aux coins de ses lèvres. Peu à peu, il s’est mis à dire quelque chose : « qui est-ce qui me traite de pauvre animal… au juste, qui est-ce qui me traite de pauvre con… ! Tu dis que je suis un pauvre con ! ».
Il avait déformé toutes mes paroles ! Il croyait que je l’avais traité de pauvre con ! Il fallait que je me sauve ! Je savais bien la faute que j’avais commise, de parler malgré son ivresse et son sommeil ; je savais bien les répercutions que cela aurait, mais pourquoi aussi avais-je parlé !
Je me sauvais avant qu’il ne m’aperçoive. Je courais jusqu’à ma chambre : si ses yeux ouverts s’ouvraient vraiment tout à coup et qu’ils me voyaient là, seul dans la cuisine, mon père en déduirait assurément que je l’avais traité de pauvre con ! À ses yeux, ce ne pourrait être personne d’autre que moi : mon frère n’était pas à la maison et ma mère dormait dans sa chambre.
Il n’y avait que moi qui ne dormais pas. Mon père allait m’accuser. J’en avais dit trop. J’ai couru jusqu’à ma chambre et me suis caché derrière la porte. Je sentais qu’il me poursuivait. J’ai dû laisser la porte ouverte : si mon père voyait ma porte se fermer ou bouger ne serait-ce qu’un peu, il me soupçonnerait de ne pas dormir et d’être celui qui l’avait traité de con.
Je préférais qu’il soupçonne toute la famille plutôt que moi. Mon père furieux parcourait toute la maison, encore ivre, en criant : « c’est toi qui m’a traité de pauvre con ! Je le savais… c’en est trop, sors de ta chambre, imbécile ! Salope ! Pute ! Idiote ! ».
Il ne me soupçonnait pas : il soupçonnait ma mère ! Il est vrai qu’elle ne s’était jamais intéressée à lui et que, d’une certaine façon, elle le prenait pour un pauvre animal ou un pauvre con mais, jamais ma mère ne l’aurait traité de la sorte ! Plus les secondes passaient, plus mon père s’enflammait et, plus il soupçonnait ma mère de l’avoir traité de pauvre animal puis de pauvre con, plus je me cachais pour ne pas avouer ma faute : je ne voulais pas qu’il me tue. Il en était bien capable, ivre comme il était. J’avais peur de mon père.
Je me demandais s’il valait mieux que je sorte de ma cachette, que je sorte de ma chambre avouer l’erreur que nous commettions tous, ou s’il valait mieux que je saute sous les draps, dans mon lit, me cacher encore jusqu’au lendemain matin.
Je me suis finalement résolu à ne pas sortir de ma cachette et à garder la chambre : « c’est trop tard, je suis perdu ! J’ai parlé au nom de ma mère ! Mon père ne me croira jamais si je lui dis que je me traitais moi de pauvre animal et de pauvre con, et c’est trop tard ! ».
Il valait mieux demeurer silencieux, pour une fois, pendant que mon père brandissait soudainement un couteau devant ma mère endormie dans sa chambre. Le couteau servait comme l’argument des accusations qu’il portait ; ma mère blêmissait sous les draps ; silencieuse, elle ne parlait pas ; j’étais perdu. Je ne dormais pas. Le silence de ma mère m’en empêchait. À chaque fois qu’un silence survenait dans la chambre de ma mère, je sursautais.
Je me suis décidé à sortir de sous mes draps : « je ne veux pas voir ma mère mourir ! », me disais-je. Il fallait bien que j’empêche la cruauté qui se préparait dans la chambre de ma mère. Je m’y suis rendu d’un pas discret et étrange, d’un pas qui ne produisait aucun son, et j’ai vu ce qui se passait dans la chambre : mes parents se battaient sans aucun bruit !
De sa main dure et rigide comme du métal, mon père agitait le couteau sans pourtant parvenir à toucher ma mère qui s’esquivait ! Et si mon père était de métal, ma mère, elle, était un fantôme translucide que rien ne pouvait atteindre. Elle se démenait si fort afin d’éviter les coups de mon père !
À mon entrée dans la chambre de ma mère, je me suis senti la cause de tout le drame ; ma mère a cessé de grouiller comme un fantôme, elle a fixé son regard dans le mien ; elle ne bougeait plus. Elle figeait devant moi, je l’avais fait figer : je lui avais glacé le sang ! Et mon père en a profité, sans perdre de temps, pour introduire le couteau dans la poitrine de ma mère ; et plusieurs fois, le couteau entrait puis sortait de cette poitrine ; et plusieurs fois, le couteau glissait à l’intérieur, avec le sang qui jaillissait avec un tel vacarme ! Un tel clapotis qui m’étourdissait jusqu’à me rendre sourd !
Je ressens la chose d’une affreuse culpabilité. J’ai l’impression d’être la cause de tous ces malheurs, même des malheurs que je ne souhaite pas. Même lorsque je souhaite le bonheur des autres, quelqu’un d’autre que moi arrive toujours, tel un rival, et me dépasse dans ma course ; il dérobe ma position et n’hésite jamais à punir ces autres que je défendais. J’avais pourtant dit ne pas vouloir voir ma mère mourir…
Au fond, il n’y a pas de rêve qui ne soit pas malheureux : tous finissent très mal par l’éveil. Je n’ai probablement fait que sauver ma peau, je n’ai probablement fait que souhaiter le malheur de ma mère avant de finalement souhaiter le mien.
Je ne comprendrai jamais pourquoi les gens s’entêtent toujours à sortir de leur chambre et à errer imprudemment comme des somnambules… qu’y a-t-il donc à voir, dehors ? Moi-même, j’aurais dû m’enfermer une fois pour toutes : afin de ne jamais quitter ma chambre, afin de ne jamais voir le visage blême de mon père, aussi blême que le mien ! Afin de ne jamais voir ma mère !
Insulte à mon enfance
elle avait les pupilles mesquines,
elle et ses couleurs pas jolies.
poisson cru que je dis.
c'est avec moi que maman jouait,
à galoper avec le cheval que j'aimais.
poisseuse du nombril.
les sabots du cheval l'émoustillait à n'en plus finir,
la jalouse de moi.
poisson cru et pas gentil.
elle faisait toujours le cadavre méchant,
méchante comme elle est.
pour que le cheval de maman tombe comme ça,
et roulent les gros yeux vides de l'animal,
et de la soeur pas gentille,
il fallait qu'elle ne m'aime pas.
Essence de nudité
mon père
descendant à la cuisine comme j'y étais
mon père nu comme un vers
se gêne et s'empresse pour sa nudité
à ma vue de garçon, j'en suis un
et mon père
hop de se cacher le nu dans la douche d'à côté
enfin que je ne voyais rien
et mon père
d'en ressortir, de là,
avec à la taille une serviette autrefois propre
jadis dans le noir
et mon père
de me faire croire
des vessies pour des lanternes
non ta mère et moi ne faisons rien
ni de mal ni d'amour
Du parfum et du sucre
Absencité
m'embêtait à l'urbanimité.
la ville s'apprêtait à m'éventrer en public.
une, deux fois - les crispations me foisaient de rires
tourmaniés des manières bien à elle
de fille et de croche-pieds au pluriel.
de la stratégie, les numéros de téléphone
se numérisaient par coeur,
par repères et paires toriées,
je retrouvais le sien.
une, deux fois - les trottoirs me courtoisaient de rires
violéchés au sens de mon humilité
et où était-il,
son talon de plomb brut ?
le mien, de mille poussières,
tapait sur montréal et le rythme attendait
en toute absencité.
C'est cruel
Nous descendions l’escalier jusqu’à l’appartement, avec le mousseux que j’ai ouvert non pas sans éclats, l’atmosphère présageait une soirée heureuse et, nous riions. Par la simplicité de ma générosité amoureuse que je t’ai expliquée, je choisissais les chansons que nous écouterions plus tard et, je le faisais pour ton sourire d’une douce folie. Je faisais pour toi ce que tu aimais, dans un verre sucré comme tu aimes et, tu riais.
Maintenant, comment les choses ont-elles pu mal tourner ? Ta folie m’a semblé tantôt joyeuse, tantôt cruelle et, comment as-tu pu me faire sentir détestable tout à coup ? Aussi détestable qu’un salaud qui n’a rien réussi, qui n’a pas réussi l’amour, qui n’a pas réussi la seule chose qu’il se devait de réussir… Ta folie semble s’accrocher aux choses aussi banales que celles-là, du fait qu’il nous est arrivé de faire l’amour et, comment peux-tu croire que je regrette tant de choses ? Je n’ai jamais regretté la façon dont nous faisions l’amour, je n’ai jamais regretté mes pulsions de désir et d’envie de toi ; j’ai seulement dit que d’ordinaire, j’essayais de ne rien bousiller entre nous. Il serait cruel que mes pulsions brisent tout, d’un seul coup d’éclair, ainsi je ne veux pas jouer avec le feu. Toujours est-il que, souvent, j’ai envie de toi et oui, il m’est arrivé de vouloir jouer avec le feu et je l’ai fait, et puis quoi ? Est-ce une raison, est-ce la raison pour laquelle nous devrions nous tuer ? Je ne vois pas pourquoi une chose aussi stupide que le sexe suscite une tristesse quelconque ; j’ai d’autres façons de t’aimer, toutes spéciales, et je t’en prie, le sexe n’en fait pas partie. Je préfère laisser le sexe aux autres qui savent probablement mieux que moi comment utiliser les pulsions et qui savent assurément mieux que moi comment prouver leur amour de la sorte, moi, je n’ai jamais été très habile.
Maintenant, que dois-je penser de tes sauts d’humeur ? Bien que j’aie moi aussi parfois des changements brusques d’humeur, je n’en fais jamais un terrible air bête comme si quelque chose n’allait pas ; mes sauts d’humeur ne me font pas tirer les couvertures du lit. J’ai mes étrangetés, mais elles ne sont à peu près rien à côté des tiennes qui m’attristent. Tes sauts d’humeur sont une sorte de folie qui survient comme ça, sans raison précise, sans prévenir et, moi aussi je suis fou mais, c’en est drôle et, nous en rions. Je cherche, je cherche, mais je ne trouve pas, pourquoi ta folie est-elle sans humour, pourquoi tourne-t-elle au dramatique…
Je m’inquiète. Les choses que tu imagines n’ont rien de réel pourtant, elles nous font pleurer. Et qu’en est-il de nos moments heureux ? Vas-tu me demander si je regrette d’avoir eu du plaisir avec toi, quand nous riions ensemble ? Vais-je regretter de t’avoir écrit ces mots parce que, hou, ça pourrait être vu trop attentionné ? Non, et il va de même pour tout ce que je fais… Je t’en prie, cesse de te poser les questions qui te font mourir car elles sont une bombe à retardement, poison : les questions que tu te poses m’en font poser à moi aussi et je meurs parce que tu meurs.
Nous habitons ensemble au même endroit, quoi qu’on en dise, dans l’appartement tantôt froid, tantôt chaud, dans le lit tantôt froid ; c’est l’occasion pour moi de valoir quelque chose, d’être un peu plus qu’un simple salaud, il faut que je réussisse… Je t’en supplie : ne retourne pas chez tes parents comme ça. Ce serait pour moi l’horreur d’un échec terrible, d’une cruauté inimaginable. Comme si tout à coup tu ne te rappelais plus nos moments heureux, les photos d’animaux et le chat sur le trottoir, comme si tout à coup tu oubliais toutes les fois où je t’ai fait rire, toutes les fois où nous regardions la télé, toutes les fois où nous nous chamaillions, toutes les fois où nous dessinions, jouions ensemble comme des enfants et toutes les fois où je te lisais des histoires au moment de dormir et… comme si tout à coup, tu perdais la mémoire…
Candy
Je sais bien que la musique est une erreur, qu'elle est née d'un dieu qui a fait pianoter la pluie sur une roche, puis ensuite sur nos oreilles, la pluie en coulant par érosion a creusé des formes étranges. Je sais aussi qu'ils nous ont installé deux narines parce que les sensations sont toujours plus belles à deux, et deux yeux aussi, pour avoir deux fois plus de chances de tomber amoureux. Je sais très bien que le temps fait pousser les cheveux, et que lorsqu'ils tombent, c'est que le temps avance trop vite. Je sais que les dents ont été inventées pour faire peur aux enfants qui eux les perdent souvent, et qu'elles repoussent plus fortes pour nous donner de l'espoir. Je sais que mon épaule est ronde parce que ta joue est douce, que nos empreintes sont des labyrinthes pour que l'on se comprenne chaque jour un peu moins, et que les langues se cachent au fond de la bouche parce qu'elles ont peur de la bêtise. Je sais que tes larmes sont salées parce que tu viens des sirènes et de la mer, je ne suis pas idiot, et je sais bien que tu m'aimes parce que je t'aime. Ne soyons pas naïfs. Candides.
Les fleurs familiales
Il suffirait de dire que le 28 juillet 1955, papa sortit du ventre de sa mère. Mais, je ne suis pas de ceux qui laissent les choses sans explication et, je dois bien vous donner les raisons de la naissance incomprise de papa et des douleurs qui s’ensuivirent. Le 28 juillet 1955, Michel quitta le ventre de sa mère en pleurnichant comme un chérubin tout droit chassé du ciel et des nuages et de ces choses auxquelles personne ne croit plus désormais, lui non plus n’y croyait pas et ; il avait le visage empourpré par les tensions de l’accouchement, comme un petit angelot qui perdit ses ailes un soir d’été super chaud, oui, il pleurait, mais pas parce que les médecins de l’hôpital avaient été méchants, non, il pleurait parce que trois mois auparavant, Albert Einstein rendit l’âme et, papa n’accepta jamais la mort du génie.
L’histoire fut bête. Michel se mit à tout calculer très tôt. Dès l’âge de trois ans, il compta les clous des murs du salon de chez lui, recensa les trous noirs qui s’y trouvaient et, à l’âge de sept ans, quand ses dents commencèrent à tomber, papa pensa à une théorie selon laquelle tout ce qui pousse doit un jour tomber, pour renaître plus fort sous forme de pièces de monnaie dans les poches de la fée des dents. Il était un génie loin d’être bête et, quant à sa mère, Dolorès, elle était tout le contraire. Aussi sa mère n’était pas d’humeur constante, toute la famille le savait et, les dérapages de Dolorès n’eurent plus de secrets pour personne et ses maladresses et ah, quel manque de constance et ah, c’est que Dolorès détestait les calculatrices. Les nombres sonnaient chez elle comme un charabia qu’elle eut tôt fait de laisser à ses enfants. Mais il y a bien une chose qu’elle ne manqua jamais de calculer ; pour s’assurer la constance et la sérénité qui lui échappait trop souvent, Dolorès calculait le temps de sa digestion, la fréquence de ses mouvements gastriques, et tout ce qui tombait dans la cuvette était compté. Il n’arriva jamais qu’elle oubliât de compter les fois où elle allait au petit coin pendant le jour ; elle calculait absolument toutes les fois où elle pissait et surtout, elle ne se couchait jamais sans savoir le nombre de fois où elle avait déféqué aux toilettes, afin que tout soit normal, selon les normalités. Ainsi Michel considéra vite le ventre de sa mère comme une chose plus constante encore que les calculatrices et de cette façon, dès l’âge de douze ans, il put affirmer avec certitude que la grossesse de sa mère avait été calculée elle aussi, de façon à ce qu’elle durât neuf mois exactement, pas un jour de plus, pas un jour de moins ; selon les normalités.
Le destin se révéla alors aussi cruel que les déductions tragiques d’un sherlock holmes lorsque Michel trouva son acte de naissance, par hasard, dans les tiroirs de sa mère. Un hasard fort arrangé par les démons qui lui voulurent vengeance pour avoir quitté le ciel et les nuages, me direz-vous, mais le malheur fut d’abord le suivant : Michel n’eut pas tardé à lire l’acte de naissance qu’aussitôt Dolorès bondit pour le déchirer, bien qu’il fut trop tard, et par l’agitation de sa mère, Michel comprit que de tout temps sa mère voulût que l’acte de naissance fût un secret bien gardé, vous comprendrez pourquoi un peu plus tard, si vous n’êtes pas trop bêtes. Selon l’acte de naissance, Michel était né le 28 juillet 1955. Si, par les normalités et les constances du ventre de sa mère, la grossesse dura neuf mois exactement, cela impliqua ceci : il fallut que les parents de Michel le conçussent neuf mois auparavant, soit le vendredi 28 octobre 1954. Mais, en fouillant davantage dans les tiroirs, Michel réussit à prouver que, d’après les journaux intimes de sa mère, il n’était pas possible que ses parents eussent baisé ce jour-là, et voici ce qu’il écrivit à ce sujet :
« Papa et maman n’ont pas pu baiser le vendredi 28 octobre 1954 parce que ce vendredi-là, maman a piqué la chicane du siècle avec papa, suite à quoi elle a dû rendre visite à sœur pour se changer les idées. Quant au samedi 29, alors qu’elle revenait de chez sa sœur, maman s’est foulée la cheville droite, suite à quoi elle a dû rester au lit toute la journée. Il n’est donc pas possible que mes parents aient baisé ni le 28, ni le 29. Quant au 30, le calendrier m’indique qu’il s’agissait d’un dimanche. Or, à cette époque, maman se rendait à l’église à tous les dimanches et, le matin du 30, elle a dû prier à l’église de la ville pour honorer le Seigneur. Le soir, mes parents doivent s’être couchés tôt parce que papa travaillait le lendemain et, étant donné que leur chicane du vendredi n’était pas encore réglée, les deux doivent s’être endormis dos à dos. Ils ne se sont pas touchés. Il n’est donc pas possible que mes parents aient baisé le dimanche 30 octobre 1954. Quand au lundi 31 octobre, il s’agissait bel et bien de la dernière journée du mois et, papa avait quitté la maison vers six heures le matin. Toute la journée, maman avait attendu le retour de papa. Pour régler la chicane du vendredi, elle avait préparé le souper mais, papa n’est jamais revenu du travail ce soir-là. Le journal intime de maman dit clairement qu’elle souhaitait atrocement que papa revienne vite parce qu’elle avait besoin de faire l’amour à quelqu’un en cette fin de mois et plus j’y pense, plus il me semble évident que je n’ai pu être conçu à une autre date que celle-là. Maman était restée seule toute la soirée. Et ce soir-là exactement, le 31 octobre 1954, quelqu’un a dû mettre maman enceinte de moi. Il ne peut en être autrement. Maman était une femme très réglée et, elle ne manquait jamais de célébrer les fins de mois. Elle a dû baiser avec quelqu’un ce soir-là de l’halloween, et comme papa n’était pas à la maison, je ne vois qu’une seule possibilité : maman a dû baiser avec un vampire. ».
De ces calculs, Michel conclut que sa mère ne devait pas être complètement humaine, au sens où les humains l’entendent, disons tout simplement ; une sorcière, mais une sorcière qui de sa vie ne vola jamais bien haut et dont le balai ne servit jamais à autre chose qu’à balayer, nul doute là-dessus ; qui d’autre qu’une sorcière serait capable de baiser le soir de l’halloween, dites-moi ? Il fut curieux de se demander quel genre de monstre naquit de l’union d’un vampire et d’une sorcière et ; Michel, quel genre de monstre pouvait-il être ? Un zombie ? Non, sûrement pas. Michel avait l’œil vif, le visage plein d’éclairs et ; ses cheveux ondulaient à la manière des miens, on ne peut plus vivants. Était-il donc un insecte ? Ça, j’en doute. Il n’était pas du genre à ramper au sol, loin de là, et ses calculs l’avaient plutôt mené à une sorte de vivacité sauvage qui bouillonnait en lui, une agitation non loin de celle de l’instinct et de l’animal. Un ogre ? Non, ça non, même si maman aurait aimé que je vous dise que oui. Disons simplement que Michel était une bête monstrueuse tantôt méprisante, tantôt hideuse et qui d’ordinaire, effrayait ceux qui s’en approchaient.
Pendant les mois qui suivirent la découverte de l’acte de naissance, Michel ne cessa plus de calculer les jours et les semaines des calendriers ; il changea les heures en d’interminables formules, incompréhensibles pour quiconque n’était pas dans sa tête et, avec les années, ses calculs devinrent de moins en moins clairs. Il y avait dans son espoir de découvrir l’origine de sa conception et de mettre le doigt sur ce qu’il était, d’homme ou de bête, une sorte de folie à laquelle ses parents ne manquèrent pas de s’opposer d’emblée et, bien qu’ils contestassent, la folie ne cessa de s’agrandir jusqu’à prendre les proportions de délires méchants puis, vinrent d’innombrables disputes à ce sujet, du genre de Michel, s’il te plaît, cesse de te questionner, ton père et moi ne savons plus où donner de la tête ; tes questions font que nous nous questionnons et nous détestons qu’on nous questionne et qu’on nous ronge ainsi, comme par un poison qui fera que tu mourras et aussi nous mourrons et après quoi, allons-nous tous finir par pleurer, immobiles devant la fenêtre de la cuisine ? Les calculs de Michel n’aboutirent à rien d’autre qu’à ce mépris essoufflant de la famille et de la mère et du père et même, un dégoût, car pourquoi, pensait Michel, pourquoi resterais-je dans cette maison où la mère n’est qu’une sorcière qui a trompé son mari avec un vampire et tant pis, si ma mère est une sorcière, moi j’ai un balai moi aussi, et je volerai au-dessus des champs de citrouilles, arracherai la tête de tous les zombies du monde.
Quoi qu’on en pensât à l’époque, Michel n’avait aucune réputation à défendre devant les demoiselles qui minaudaient aux alentours, à ses abords, les demoiselles qui voulurent lui soutirer un flirt ici et là, croyez-en ce que je dis qu’il n’en avait rien à foutre, qu’il commença à traiter les autres garçons de zombies, qu’il commença à les mépriser au point d’en développer une paranoïa ; il devint le paranoïaque par excellence. Il n’avait que dix-huit ans. Pour que tous les psys le voulussent dans leurs bureaux, il fallut qu’il eût été crack pot à quelque part, même si la folie de Michel n’en était pas une, du tout : elle fut d’abord une solitude qui s’amplifia jusqu’au point de vouloir s’en isoler et ah, il faut que je parte d’ici, se disait-il, que j’arrête de calculer, sinon quoi, je m’isolerai le reste de ma vie et jamais, merde, jamais je n’aurai la vie amoureuse fuckée que j’ai espérée parce qu’il ne faut pas négliger une chose comme celle-là, oui, comme l’amour, il arriva que les nuits s’estompassent sur l’oreiller de Michel, il lui arriva de rêver de l’amour flyé du rock’n’roll et de ces années-là et des hippies et bref, il lui arriva de penser à l’amour.
Il suffit que Michel y pensât pour penser à ne plus y penser. Trop de pensées, pensa-t-il (et je pense tout à fait la même chose) ; il décida de quitter la maison, clac et ; il fit claquer les armoires de la cuisine une dernière fois, non pas parce qu’il y cherchait les pages du journal intime que sa mère aurait pu dissimuler, mais simplement pour que tous s’entendent enfin pour dire que bon, ok, là, n’essayons pas de raisonner Michel, parce que sa colère a quelque chose à voir avec la sincérité des animaux qui courent et courent pour en tuer d’autres. Il avait dix-huit ans. Ce fut précisément l’âge que Michel eût attendu pour renaître ailleurs, se faire une vie différente de celle des papas et des mamans ou the mamas and the papas, c’est comme vous voulez, à dix-huit ans ; c’est ainsi, selon les normalités. Michel balaya du revers de la main tous ses calculs à la sherlock holmes du genre d’un travail de moine ; à tenter d’élucider le mystère de sa conception, on en vient à un isolement duquel résulte une sorte d’aversion-beurk du genre humain et ; Dolorès déchira ce qui restait des pages de son journal intime. Elle rangea les calendriers dans des boîtes qu’elle n’ouvrit plus jamais et plus jamais elle ne quitta la fenêtre de la cuisine. Elle fixa la rue, dehors, pendant des années, elle attendit le retour de son fils jusqu’à en développer une maladie respiratoire, une sorte d’asthme incurable c’est ainsi, selon les normalités, le retour du fils ne vient jamais à ceux qui s’époumonent devant les fenêtres. Ça, j’y crois.
À dix-huit ans, Michel crut bien quitter le pays définitivement, finis les humains, qu’il se disait, la grande Europe saura me dire que, dans le genre hippie, il n’y a pas mieux que moi et que moi seul, il y crut bien, comme il crut ne jamais revenir à Montréal et ; bien des gens y crurent aussi, que Michel prendrait l’avion jusqu’à la grande Europe et ne reviendrait plus voir la famille, qu’il y resterait avec la demoiselle qui l’accompagnait, une demoiselle du nom de je ne sais plus, mais voilà, en y pensant : n’était-ce pas évident que Michel allait un jour revenir à Montréal ? D’avoir une demoiselle qui nous accompagne, n’est-ce pas là la meilleure façon d’être certains de revenir un jour où nous étions ? Les demoiselles sont cycliques ; ainsi elles reviennent toujours et ; quand on y pense, elles n’ont rien de bien différent des canards ou de tous les oiseaux qui reviennent du sud au Québec inlassablement. À l’aéroport, quelqu’un tira sur la manche de la chemise de Michel, cette chemise que papa porte encore souvent, style hippie sauvage comme il ne s’en fait plus ; c’était son frère, André, encore très naïf à l’époque, qui lui tirait la manche pour tenter de le raisonner comme l’avait tenté le reste de la famille jusqu’alors. Le frère André s’empressa de demander : « dis-moi, Michel, pourquoi tu pars ? C’est parce que c’est la mode, c’est ça ? ». Michel répondit que la mode n’avait rien à voir avec tout ça, et que s’il quittait, c’était parce que le surplace et le calcul stationnaire ne semblaient avoir rien donné, ni de solution ni d’évidence sinon celle de la découverte de sa bestialité, tandis que l’exil, vu d’ici, s’avérait une réponse étincelante. Mais, quelle était-elle exactement, cette réponse que Michel désirait à tout prix ?
Quel était cet étrange désir qu’il cherchait à assouvir tout à coup ? Et pourquoi reniait-il ce passé qu’il avait pourtant tenté de démystifier jusqu’à la dernière seconde ? Souhaitait-il l’exil parce qu’il avait découvert qu’il n’était pas tout à fait humain ? D’où venait ce désir double ? Ce désir de solutionner l’enfance une fois pour toutes, de même que le contraire, de renier l’enfance à tout jamais ? Michel s’était fait à l’idée que de trop penser menait à des réflexions bizarres et que rares étaient les réflexions qui soient justes car, de ce qu’il savait de sa conception, il ne pouvait guère être plus de choses qu’une vulgaire bête et ; il en va de soi, les bêtes sont des monstres qui ne réfléchissent pas. Mais, si Michel jugea inutile de répondre clairement aux questions de son frère, c’est qu’il jugea toutes inutiles les questions de son frère, toutes sauf une en particulier qui attira son attention : « tu pars à cause de la fille, tu l’aimes, c’est ça ? », et cette question, qu’André formula avant même de connaître le prénom de la demoiselle en question, sembla être soudain et en effet la raison du départ de Michel, puisque l’exil prit tout son sens comme Michel répondait quelque chose du genre de oui, je suppose qu’il ne reste que l’amour au bout du compte et que je l’aime, même si je refuse d’y croire et d’y penser, au fond, si même les chiots sont capables d’aimer, je dois l’être aussi.
Et de toute façon, le frère André ne se doutait pas que, lui aussi, il connaîtrait les aéroports, si seulement il savait que ça ne tarderait pas, s’il savait comme les avions et l’amour font bon ménage ; il est presque triste de voir qu’il ne se doutât pas à ce moment-là que, quarante ans plus tard, il partirait pour l’Asie, pour y marier une Chinoise tout à fait asiatique et lointaine, une demoiselle aux parfums de voyages dont, encore là, le nom m’échappe.
Michel voyagea jusqu’à tomber malade, affreusement ; il s’époumona à la mémoire des pays visités, la splendeur de l’inconnu à jamais découvert, une fois pour toutes mais, il ne voyagea jamais sans savoir que l’enfance le rattraperait un jour ou l’autre. D’ailleurs, ne quitte-t-on jamais exactement ce que nous sommes depuis la naissance et, ce ne sont pas les voyages comme ceux de papa qui parviendraient un jour à faire taire les monstres et les sorcières qui braillent tout au creux de notre enfance. Il voyagea avec elle, que je sache. Autant il voyagea avec sa demoiselle, autant il voyagea avec sa solitude ainsi je pense, n’est-il pas possible que les deux ne se croisassent jamais, pas plus qu’ils ne s’avouassent l’un à l’autre ?
Parce que Michel se lança dans l'amour comme un petit chiot se lance dans le ruban rose des lulus d'un caniche, il s’y lança avec ses pulsions de petit chiot et là, pendant le voyage et la grande Europe, il s’aperçut qu’une multitudes d’autres sentiments humains vinrent lui foutre des bâtons dans les roues ; il continua de se croire heureux sauf, le soir, tard, il lui arriva de sortir de lui-même et de s’écrier que putain, était-ce exactement ce que je voulais, avais-je réellement besoin d’amour, ou était-ce à défaut de ne pouvoir faire ralentir le temps autrement, ou était-ce à défaut de ne pas savoir quoi faire ?, et les jours qui suivirent, sa demoiselle lui demanda sans arrêt quelles étaient les raisons de son amour ; elle n’eut de cesse que le jour où il répondit enfin je t’aime, tout simplement, comme un chiot aime une chiotte, et du coup elle n’entendit pas la chiotte comme le féminin du chiot mais plutôt ; du coup elle s’offusqua que Michel la considérât comme des toilettes et là, les maladresses mirent de la merde et de la merde dans cet amour et pourtant, vous admettrez que Michel n’espérât rien d’autre qu’être sincère malgré ses maladresses et ah, quel dérapage.
Le voyage ne fut bon qu’à accumuler les souvenirs, entraîner la mémoire afin que rien ne se perde ; et Michel n’avait rien perdu, il ne mit pas de temps à reprendre ses calculs : mais que faut-il ! ; faut-il calculer ? ; ou faut-il ne jamais rien compter ? ; ou faut-il tout compter, mais ne jamais compter sur les demoiselles parce qu’elles ont des crocs aussi cruels que ceux des vampires ! : voyez comme il est difficile d’être une bête ! Voyez comme les bêtes monstrueuses souffrent par plus de calculs encore que ceux dont vous êtes capables ! Et à ceux qui diront que papa était une bête dépourvue de sentiments, je répondrai qu’il était une chose plus complexe encore que les sentiments mais ; laissez-moi terminer.
À son retour à Montréal, Michel tomba affreux, affreusement amoureux d’une autre demoiselle qui ne tarda pas à devenir ma mère. Elle était une demoiselle étrange à qui les calculs ne plaisaient pas, aussi toutes les demoiselles sont-elles étranges et ne me plaisent pas : je n’ai jamais particulièrement aimé les demoiselles, elles ont pour moi de fausses vérités qui jamais ne parviennent à s’entendre avec mes mensonges les plus sincères et ; par un curieux hasard, pour que papa tombât amoureux, il fallut que le charme de cette demoiselle-là fût aussi haut que bof, admettons les nuages et ; papa en était fou je crois.
À partir de là, les événements se bousculèrent un tant soit peu, car cette demoiselle-là était assurément aussi monstrueuse que Michel, au moins aussi bête que lui : qu’ils eussent été de véritables bêtes, je n’en doute pas : ils eurent un enfant, puis un autre qui fut moi et ; je n’ose pas imaginer ce que je suis enfin ; je fus peut-être l’enfant qui distancia mes parents. Mes parents s’accordèrent parfaitement en tant que bêtes incomprises et méprisantes : personne n’osait les approcher mais ; je fus peut-être l’enfant qui distancia mes parents, car Michel avait alors deux enfants à nourrir. L’argent manqua et ainsi, Michel ne mit pas de temps à reprendre ses calculs, cette fois, pour subvenir aux besoins de la famille, il dût tout calculer, et c’était là une chose que sa demoiselle n’accepta pas : aussi est-il possible que Michel ne travaillât que pour faire grossir une fortune qui n’eût existé qu’à la banque. Toujours est-il que la demoiselle trouva le temps long. Elle eut beau demeurer immobile, à la fenêtre de la cuisine, Michel ne revenait de travailler que très tard et ;
Elle n’hésita pas à aller voir ailleurs, baiser avec un autre, puis d’autres, bêtes ou vampires, ce qui lui valut le titre de salope ou de pute ou d’idiote ou bref, il n’y eut pas pire animal que ma mère à l’époque et ; quelle fut la frustration de Michel !, lorsqu’il s’aperçut qu’il arriva à sa demoiselle de chercher ailleurs, loin des calculs qu’il menait de force, quelle fut la détresse de Michel !, lorsqu’il se rendit compte que cette demoiselle tout autant que les autres ne chercha que l’amour, rien que l’amour, en négligeant les calculs auquel Michel revenait ! Ah, voyez ! ; comme les bêtes sont cruelles envers les autres bêtes et voyez ; comme Michel n’eut d’autre choix que de se tromper…
Michel ne quitta pourtant jamais ma mère. Les deux préférèrent souffrir comme de pauvres animaux en cage et ; je devais alors avoir douze ans lorsque je demandai, pour mon anniversaire, un petit chien super mignon, poil frisé du genre des moutons miniatures et ; mes parents acceptèrent. Papa déboursa trois cents dollars à l’animalerie et ah, je tombai probablement amoureux de l’animal mais, jamais papa ne l’aima (la chose cruelle), Michel tua le chien sans aucune raison qui m’eût été valable à l’époque. Il m’expliqua simplement qu’il préférait les gros chiens dociles, et que celui-là jappait beaucoup trop souvent et que ce chien, bien que j’en fus amoureux, devait être tué sur-le-champ parce qu’il mordillait trop souvent les doigts des gens. Peut-être l’eut-il oublié, mais il fut un temps ah, il fut un temps où Michel sembla être un chien qui jappait trop souvent et qui mordait bien plus de choses que quelques doigts mal placés.
Mais il l’avait oublié, tout comme il oublia son enfance, et tout comme il oublia l’amour et les demoiselles pour revenir à des calculs plates qui avaient tous rapport à l’argent et au travail ; il barbouillait sur du papier quelques calculs encore, calculs qui n’avaient alors plus rien de clair. Sur ces papiers, quand parfois je fouillais dans les tiroirs de la cuisine, je pouvais y voir les chiffres des dimensions, en centimètres ou en pouces, de poutres ou d’escaliers qu’il devait installer le lendemain matin et parfois, parmi les chiffres, un arbre dessiné tout en feuilles ressortait pour détruire le papier parce que oui ; il arrivait que papa boive beaucoup. Après que ma mère l’eût trompé une vingt-sept mille cent soixante-quatorzième fois, Michel se réfugia décidemment dans ses calculs, et la demoiselle lui reprocha de ne plus être ce qu’il était mais diantre : peut-être était-ce moi ou peut-être était-ce elle qui l’avait changé ; peut-être avions-nous tous changé, peut-être allions-nous tous finir par pleurer à la fenêtre de la cuisine ?
Mes parents finirent par se lancer des roches dans la cuisine, presque chaque soir, les démons sortaient des bouteilles de vin, les parents détruisaient tout et aussi, mon frère détestait ces moments-là où la fin s’approchait enfin. Il fut le seul à sentir la fin.
Je devais être amoureux de mon frère.
Je me souviens un peu plus clairement d’un soir où l’alcool grisa jusqu’à la paranoïa et où la fumée sortit des oreilles de mes parents fâchés. Mon frère et moi eûmes l’impression d’être deux monstres nés de deux autres : nous nous sentîmes alors comme deux monstres obligés d’en réconcilier deux autres, obligés ; ainsi nous dûmes se séparer, et nous le fîmes dans l’espoir qu’ils s’embrassassent autrefois, véritablement, pour toujours ; ma mère qui murmurait qu’elle était en chaleur ; mon père qui criait à la colère ;
Et ma tante Sylvie qui prenait aussi part à la soirée (et qui était la sœur de Michel), se redressa sur sa chaise afin de mieux comprendre la bataille amoureuse de mon père et de ma mère (car oui, bien qu’elle fût célibataire, elle entendit mieux que moi les atrocités de l’amour). Sylvie participa à la dispute de mes parents et à leurs incongruités, en tant que médiatrice et bouc émissaire, elle donna son point de vue ainsi, elle se tint devant Michel, mon frère, ma mère et moi et enfin, elle dit : « allez-vous finir par vous rendre compte que vous êtes pareils, tous les deux, aussi bêtes que vous êtes, vous vous aimez ! ».
Michel lui répondit, cheveux ondulants comme les miens, les éclairs dans les yeux :
– Comment peux-tu parler d’amour ? Je vais te dire ce que c’est l’amour, cria-t-il à Sylvie, l’amour, c’est MOI, et MOI SEUL ! Rien d’autre !
– Et… un MOI SEUL, c’est quoi ?, demanda Sylvie.
– Hé bien, répondit-il sans hésitation, un MOI SEUL, tu peux me croire, c’est cette chose avec laquelle nous naissons, avec laquelle nous bâtissons l’enfance et enfin, cette chose que nous méritons d’aimer… Et nous ne méritons rien de plus que cette chose-là, aussi laide soit-elle, et cette chose est la seule que je puisse être, et cette chose est celle que je déteste le plus au monde car, par sa faute, je change, et même que je vieillis à cause d’elle, et même que cette chose me tuera, tout comme je mourrai pour elle !
– Alors voilà donc ce que c’est qu’un MOI SEUL, ajouta Sylvie, seulement… il semble qu’un MOI SEUL est une chose que je trouve partout ici dans la cuisine, une chose que tu crains d’approcher tout comme je le crains moi aussi et ; il semble que nous n’oserons jamais s’approcher de cette chose qui ressemble étrangement à ceux que l’on aime au point de vouloir les tuer…
Je ne vous dirai pas si Michel tua ma mère ce soir-là, aussi je ne vous dirai pas le nom de la personne que je tuai ce soir-là lorsque c’en fut assez, lorsqu’il fallut que quelqu’un mourût, projeté par la fenêtre de la cuisine qui se fracassa en éclats mais ; tout ce que je peux vous dire, c’est qu’absolument toute personne voulut en tuer une autre et, il fallut bien que quelqu’un y passât et ; sur la rue, en face de la fenêtre de la cuisine, les quelques passants vinrent s’approcher du cadavre allongé dans les morceaux de vitre de cuisine détruite par la famille ; quelques personnes s’approchèrent enfin des bêtes que nous étions.
Enfin, il aurait suffi de dire que je suis né un 31 juillet exactement, mais je n’excelle pas dans les explications et aussi, je suis une bête et aussi ; il aurait suffi de dire qu’encore aujourd’hui, il arrive que ma mère me téléphone pour me raconter sa journée, comme on la raconte dans un journal intime et ; il arrive encore qu’elle m’informe de ses va-et-vient aux toilettes qu’elle ne manque jamais de compter, afin de s’assurer que tout soit normal, selon les normalités.
Parce que je ne suis ni comme Sylvie (ma tante qui pense et qui pense encore) ; ni comme André qui doit présentement voir du pays avec sa demoiselle d’Asie ; ni comme ma mère qui me téléphone encore souvent ; je n’ai eu de difficultés que dans l’enfance, aussi ne vois-je absolument rien d’autre que mon enfance et, ainsi, je ne suis pas gêné de dire que je suis une bête : je n’ai de gêne que lorsque j’oublie d’expliquer ce que je n’ai pas oublié et ;
À voir papa regarder Sylvie comme ça, je sais qu’il doit se demander : « mais pourquoi mon fils me raconte-t-il tout ça ? Est-ce parce qu’il a peur que je crève bientôt, ou est-ce parce qu’il m’aime affreusement ? » : hé bien, un peu des deux, papa : un peu de mort et ; un peu d’amour.
Mémo de ma vie sur le frigo
Je n'endurerai jamais l'oubli. Quand la mémoire se perd, c'est la cervelle qui perd ses plumes d'oiseau, les ailes et la liberté, et meurt. Quand la cervelle oublie, c'est l'oeil qui renaît sans avis, sans demander l'accord du coeur et du vouloir. Ainsi je dois tout écrire maintenant, de ma naissance à aujourd'hui, surtout, je dois tout décrire, de peur de ne plus me souvenir. Alors voici.
J'ai pris du retard ; il est un peu tard pour écrire ma naissance, la mue et ces choses-là des anges et des bambins, mes bottines aux semelles épaisses dans la glaise du jardin, tout ça s'est déroulé sans mon consentement ainsi, sans que je puisse empêcher le temps d'étrangler le passé, tout s'est évaporé. Il reste que je peux rattraper le temps et la chute de mes cheveux alors voilà, l'asphalte mouillée de mon village et la façon dont les hirondelles s'embrassaient sur les fils ou devant moi et les bestioles au bout de mon nez. Plus facile à peindre qu'à écrire, que tu dis.
Les divans verts, puis bleus, puis pourpres, on en changeait souvent, ils ont tous rapetissé avec le temps, ou est-ce moi qui grandissais, je n'y ai jamais cru. C'est le fleuve qui m'importait, je dois l'écrire aussi, que j'y plongeais souvent la main, interroger les poissons. Je ne dois pas non plus oublier les champs de maïs non loin de là, du genre des films que j'aimais, et ma bicyclette de couleurs vives que j'avais perdue un soir en la rangeant, je suppose que j'aurais dû me douter de ce que le temps pouvait faire, le cabanon l'avait mangée ce soir-là et jamais je ne l'ai retrouvée. Le romanesque de mes histoires me restera, et mes malheurs, mais pas tant que ça, parce qu'il m'arrivait d'en inventer.
L'amour, ça, j'en avais quelques fois avant de m'endormir, mais là aussi j'en inventais juste assez, avec un oreiller, toujours le même. Quelques souvenirs de sentiments que j'ai connus avec deux ou trois filles de là-bas, du temps de mon passé, je m'en voudrais de ne pas décrire les filles aux cheveux bruns, puis blonds, puis noirs, elles en changeait souvent, et leurs yeux d'animal touchant, voilà qui est fait.
Ma mère s'était coincé le doigt dans la portière de l'auto, il avait doublé de volume, ce doigt, de l'enflure à la maison. Je devais avoir huit ans.
Puis, un drame de plus, j'avais chuté dans la neige et ça m'avait valu un séjour à l'hôpital bien mérité, où j'avais bouffé des repas froids. Le goût qu'avaient les repas reste flou, mais que veux-tu que j'y fasse, il y a longtemps de ça, et ma mémoire a pris la mauvaise habitude de toujours effacer quelques parties de souvenir pour me rendre la tâche plus difficile.
Puis, un souvenir de plus, une nuit, je m'étais levé de ma civière d'hôpital pour tourner sur moi-même en vraie girouette que j'étais, mais tout le monde dormait hélas, et personne n'a remarqué que ma santé était bonne. Je devais avoir un corset, le plâtre avait étudié mes formes tristes, et ça aussi je l'avais inventé.
Je crois avoir eu une copine qui me soutenait lors de conversations de têtes, de discussions qui faisaient taire les horloges jusqu'au matin, et nous ne dormions pas. Une partie de moi y demeure encore, en ce temps d'avec elle, mais j'arrive à y croire de moins en moins, et je crois l'avoir inventée comme tout le reste et ma mère au fond, peut-être, que je n'en ai jamais eue, puis aussi ça me revient, l'importance de l'eau d'une piscine d'un turquoise clair méditerranéen comme le ciel d'europe si j'y suis bel et bien allé, le trottoir et le ciment de mon jardin, si jardin il y a eu et, jamais il ne faudra que j'oublie les choses du coeur, le plancher de mon sous-sol où il y avait une odeur d'été froid où il faisait bon de respirer, une odeur unique mais incomparable à celle de chez le voisin de ma jeunesse que j'avais et que je n'ai jamais eu, je pourrais jurer que je ne l'oublierai jamais celui-là, seulement, ma cervelle ne parvient pas à décalquer la chronologie de mes souvenirs et tous m'apparaissent en de contours imprécis.
L'exercice, inutile de raconter, paraît-il, que la ligne est mince entre ma mémoire et mes inventions, et que le tout me paraît tantôt incomplet, tantôt de peu d'importance. Je ne me souviens plus tout à fait des raisons de ce mot, ni du pourquoi je devais coller ce mémo sur le frigo, ah si, peut-être que oui. J'avais à dire que je suis désolé d'avoir usé de ton temps avec mes histoires de passé dont on ne retient que le banal et qui font de moi le minable en toutes nostalgies interminables. Tu n'es pourtant jamais sortie de la tête que j'ai, mais je ne voulais pas que tu effaces tout de ma mémoire sous prétexte que tu y entres. C'est que, demain, si je venais à tout oublier de ma vie, je crois que je ne t'aimerais pas autant qu'aujourd'hui.
Vert laid
Une nouvelle planète du nom de New York venait de faire son apparition dans le système, une planète qui se méritait tout un spectacle d’éclipses de kodaks et de journalistes excités dans l’orbite de leurs caméras satellites. On ne parlait que de ça à la télé. Sur les trottoirs new-yorkais, ça bousculait : une madame pleurait que « merde, tassez-vous, c’est moi qui pleure, vraiment, je pleure et quand je mouche, j’ai une trompette dans le nez » alors qu’une autre répondait que « non, dégagez avec vos trompettes, moi j’ai la fanfare au grand complet ». C’était le jeu du celui qui impressionne le plus aura droit de pleurer à la télé et enfin, un monsieur frappait les braillards et rugissait : « moi, j’ai trouvé un morceau de tour décapitée, un bout d’imperméable de pompier triste et un genou de bureaucrate décédé ». Ce monsieur-là remportait la mise. Les caméras lui sautaient dessus : « vous passerez à la télé pour pleurer pendant quinze secondes, vous aurez la gloire et vos quinze grosses secondes mais, parlez-nous de vos jolies trouvailles, et surtout, faites-nous votre show de trompettes ! ».
Les médias n’avaient que ça dans leur lentille. Moi, je n’avais que quinze ans et je n’habitais pas à New York mais, quelle bizarre de journée allait être ce 11 septembre et, au salon de coiffure, sans faire exprès dira-t-on, Nancy Cormier, une coiffeuse abominable que je détestais, me décapitait l’oreille gauche. Je lui avais demandé de me teindre les cheveux, ce qu’elle avait plutôt bien réussi, mais comme si ce n’était pas assez de me taponner le crâne pendant trois quarts d’heure, il avait fallu qu’elle s’improvise terroriste du ciseau et du gant de plastique. Elle avait confondu l’oreille et le cheveu parce que sa petite télévision lui avait révélé l’émotion internationale, le drame du siècle. Je sortais de son atroce salon de coiffure avec une teinture et une oreille en sang, du sang dans les labyrinthes, et la fragrance de ma laideur légendaire :
– Maudite épaisse ! Qu’est-ce qui leur prend aussi, à New York, d’envoyer des crashs de même pour me décapiter l’oreille pis se défouler pendant que je me fais teindre les cheveux !
J’avais de gros cheveux verts laids. J’ignore pourquoi j’avais fait confiance à cette coiffeuse qui pourtant me trouvait super stupide avec mes airs d’idiote dans le salon de coiffure. J’étais allée là-bas avec de gros mottons de poussières dans les cheveux, du gros cuir sur les poignets et du gros cutex rouge : c’était évident qu’elle allait finir par me décapiter quelque chose.
Du salon de coiffure jusqu’à chez moi, je me plaisais dans une laideur très étrange et très plaisante. Ça sentait New York. Et ce vent qu’il y avait, aussi laid qu’un affolement d’insecte, parvenait jusqu’à moi sans équivoque avec la merde qui sortait des égouts et les déchets et pourtant, je vous assure qu’il faisait beau. Je me plaisais même au milieu du peuple et les dialogues incohérents et dégueulasses des pollueurs, je me foutais même d’être laide, parce que ça sentait le hippie mort, ça sentait l’adepte de la paix imaginaire qui avait été tué pour de bon. Je planais jusqu’à ce que j’atteigne mon chez moi, la laideur familière de ce qui avait été ma petite enfance que je détestais, et le gazon de la cour arrière. Mon père y avait laissé sa tondeuse pour que je tonde ce qu’il y avait à tondre d’herbe et de pissenlits jaunes. Je lui avais dit encore la veille que oui, certainement, je le ferai mais, je devais encore sacrer en m’acharnant sur la tondeuse qui ne partait pas :
– Avoir su que la mongole de Nancy Cormier allait me décapiter l’oreille gauche pour exprimer son « émotion internationale », j’aurais dit à papa qu’il s’arrange tout seul avec sa vieille tondeuse, y a juste lui pour faire partir une ruine de même !
La tondeuse ne répondait pas. J’étais très, très frue. J’avais dans le nez cette espèce d’odeur fraîche de gazon frais, cette espèce d’odeur ultra sage et fatigante qui ne s’emporte jamais parce qu’elle fait semblant d’être parfaite puis, tout à coup, j’ai eu dans le nez cette odeur différente, genre poussière de grenier mélangée avec de l’urine de chat. C’était celle de mon voisin. Claude Henri. J’en étais affreusement allergique. À chaque fois que ce voisin apparaissait, je lançais des atttchoum ! à n’en plus finir, j’éternuais vers l’infini avec la morve, la gorge châtiée par mon asthme de fumeuse indomptable oui, j’avais des larmes d’allergies aux yeux donc je pleurais, je pleurais malgré moi et mon voisin jouissait rien qu’à me parler avec sa pitié-beurk bien à lui :
– Taratata tutute, mademoiselle l’excitée (c’était sa façon gentille à lui de m’appeler gentiment, mais je m’en moquais atroce, atrocement) ! Si vous manquez d’essence pour votre tondeuse, je peux vous en donner ! J’en ai plein ! J’en économise dans mon cabanon !
Non. Je ne voulais rien savoir de son essence poison. Il s’appelait Claude Henri et je le détestais. Claude Henri. Aux élections municipales, le vote de papa avait permis à Claude Henri d’être réélu « maire de cette superbe ville qui n’est pas New York » pour une huitième fois consécutive cette année-là. Mon voisin s’imaginait que grâce aux élections il avait le droit de sortir par la porte d’en arrière de chez lui et de faire son petit check du midi, le cou super long, exprès pour m’observer de l’autre côté de la haie de cèdres, toujours avec son veston noir (et blanc, un peu, à cause du poil de son maudit chat blanc super plate) et sa cravate, comme un gros quétaine qui sort sur son balcon pour réaliser que ah, « la fille de Monsieur Léonard se choque, ah, la fille de Monsieur Léonard a sûrement une déficience mentale, ah, mon dieu qu’elle vieillit mal… ces allergies vont la tuer », mais c’était lui le pire dans toute l’histoire et je le dis parce que ces scènes de voisins ont certainement été les scènes les plus stupides de toute ma vie.
Claude Henri était une grosse caricature sale, et je le dis parce qu’il ne dormait jamais sans son veston. La nuit, je l’entendais se donner du plaisir avec sa cravate enroulée autour de la bite qu’il avait, de la longueur qu’il avait et ça faisait de jolis nœuds de cravate qu’il serrait et serrait jusqu’à ah l’orgasme et quand on y pense, vous n’êtes pas si différents de Claude Henri. Je le détestais, ce voisin, ce stupide voisin… parlait toujours avec un sourire que je détestais, un sourire qui se moquait un peu de ma personne, un peu pour me faire la discipline, un peu pour mourir d’envie de me dire je suis plus vieux que toi parce que j’ai 45 ans et je souris devant toi parce que je sais un peu mieux que toi ce qui est bon et ce qui ne l’est pas, parce que ton père n’a pas dû te faire l’éducation correctement alors qu’en fait, il ne savait rien ni de moi, ni de papa, ni de mon oreille. C’était avec ce sourire-là qu’il me parlait, de l’autre côté de la haie de cèdres qui ne poussait jamais assez vite à mon goût :
– C’est de l’essence que ça vous prend ! Vous manquez d’essence !
…qu’il aille donc se faire un nœud de cravate avec son essence… moi, je voulais faire la guerre à ma tondeuse, shit, je lui avais tout de même répondu ce quelque chose d’un peu malgré moi, d’un peu rempli de désir de le cogner :
– J’ai pas besoin d’essence… je connais très, très bien les tondeuses. C’est tout le temps difficile à partir au début, bon. Les tondeuses attaquent jamais le terrain tout de suite pis ça, c’est rien d’autre que la faute du gars qui a décidé un jour de troquer une faux pour une tondeuse sans demander à Madame la Mort si elle était d’accord avec l’échange…
– La faux, la mort… houlà, hou ! Haha ! Là vous me faites rire, je ne savais pas que vous étiez symboliste !
Moi non plus. Il reste que sans toute logique je savais mieux que lui ce que je disais. J’avais de gros cheveux verts laids. Vraiment. Il aurait suffit que ma tondeuse finisse par attaquer le terrain pour que le bruit enterre mon voisin et que ma colère disparaisse avec les morceaux de gazon dans le sac-poubelle. Je m’acharnais sur la corde de la tondeuse et criais que tout ça est stupide ! parce que tout ça est stupide ! et moi, j’avais été assez stupide pour répéter deux fois une phrase à laquelle il allait répondre c’est sûr :
– Ne soyez pas si pessimiste (qu’il disait avec le sourire), il ne faut pas désespérer !
Mon politicien était une grosse caricature stupide et moi, chaque fois que je parlais de politique, je semblais m’enfoncer dans la plus grande stupidité qui soit et le 11 septembre me servait drôlement, et quelle bizarre de journée était-ce, pour lui faire ravaler sa politique par le nez :
– Je suis loin d’être « pessimiste » comme tu dis (je commençais à être arrogante), la preuve c’est qu’ils vont finir par avoir une raison de le faire, leur World Trade Center au milieu de la forêt amazonienne, pis, c’est correct ça !
– Ah ! C’est ça, votre trip de toujours vouloir des cheveux ou un dessus de tête super flash ? Vous voulez provoquer ? Vous voulez qu’on se demande si vous êtes une extra-terrestre ? Là, ça tire sur le fluo votre affaire.
Claude Henri avait un plan ultra simple que même un chat tout ce qu’il y a de plus rudimentaire aurait compris. C’était le plan du « révolte-toi toi-même et rends-toi stupide de sorte que, stupide parmi les stupides, tu sautes dans mon panier à la minute où je prononcerai un de mes irrésistibles votez pour moi », un plan digne d’un voisin pas trop subtile qui veut trop faire le méchant quand il ne l’est pas :
– Je me demande si vous faites semblant d’être stupide ou si vous l’êtes vraiment.
Si papa avait été là, il m’aurait dit de sortir les poings devant Claude Henri. Papa disait qu’il fallait se défendre contre les bêtes, sinon l’indifférence mènera à l’abandon et l’abandon mènera à l’acceptation et l’acceptation fera pleurer. Il souhaitait que Claude Henri s’effondre tout d’un coup (je me demande encore pourquoi papa avait voté Claude Henri aux élections), que la stupidité l’attrape brusquement dans le détour et que la politique le fasse souffrir comme tout le monde. Papa n’était pas sage du tout. Je l’adorais. Il a toujours été convenu que si la vie ne permettait pas à papa de voir la politique faire souffrir Claude Henri, ce serait moi qui ferais le travail. C’était une histoire de famille (et maman le dit encore chaque fois qu’elle me rend visite (elle n’est pas morte) : « c’est de famille »)). J’ai toujours souhaité le malheur des autres avant le mien parce que les gens sont très, très bêtes et les bêtes me font pleurer. Je ne vous en dis pas plus. Je vous raconte et un point c’est tout. Vous êtes bêtes. Je n’ai pas envie de pleurer.
– Tu remarqueras (je lui répondais avec toute mon arrogance), qu’à chaque fois que les journalistes réussissent à démasquer une stupidité et à l’éventrer sur la place publique, on voit à la télé deux ou trois autres fonctionnaires hauts placés sortir de l’ombre pour afficher leur stupidité. C’est un travail à la chaîne, pareil comme quand je pousse la première plaque de mon jeu de dominos après les avoir alignées toutes debout. Pis c’est très correct de même. Ça prend absolument des gens qui ont la stupidité flagrante et très, très visible pour qu’on leur saute dessus et que les vrais cons s’avouent par la suite. Moi, j’ai décidé de donner mon nom en tant que stupidité avouée. Je m’inscris tout en haut de la liste. Je ne fais même plus semblant d’être stupide, je le suis tout simplement. Qu’est-ce que tu veux, ça en prend, des passionnées comme moi.
Claude Henri me regardait. Il ressemblait à un pauvre animal figé qui tente de comprendre en s’efforçant de sourire véritablement mais qui n’est pas capable faute de muscle et de tonus et qui bon, cesse de tenter à l’instant exactement où il se dit tant pis, elle est mignonne et c’est tout mais moi, je n’allais pas endurer l’instant présent parce que beurk, les contemplations… Claude Henri aimait bien contempler ceux qui sont stupides mais qui ne le sont pas, voilà, d’où le succès de Tom Hanks dans Forrest Gump. Même si je n’étais pas une accro finie du cinéma, je savais remarquer les acteurs et d’ailleurs, les bons acteurs faisaient toujours des films trop compliqués. Moi, je voulais du fusil et des farces.
La tondeuse ne partait pas et Claude Henri me trouvait de plus en plus stupide. Je criais guns and jokes ! guns and jokes ! et encore, guns and jokes !, pour qu’il sache une fois pour toutes que je ne suis pas Tom Hanks et que moi, je suis du côté des méchants très bien du côté de ceux qui rêvent de guns et de jokes, d’un énorme massacre, pour de vrai. J’ai pris le ton d’une dictatrice irréductible oui, je parlais d’un massacre plaisant, où même Claude Henri aurait trouvé son compte en arrachant mes gros cheveux verts laids : « que les anarchistes arrachent la tête des punks de ce monde, pis que les punks coupent les jambes de tous les hippies d’avant, pis que tous les gothiques se coupent les veines pour de vrai, pis que tout le monde rit de la tuerie, moi la première avec mes jeans troués pis mon cutex rouge, pis que tout le monde crève, les animaux avec ! ».
La tondeuse m’a répondu, elle, je vous jure que mon voisin n’a rien répondu mais que le moteur de ma tondeuse s’est déchaîné d’abord avec son crrrchttt, puis son trrratatapa, et enfin son incroyable vroum à couper les têtes, un son qui vous aurait tous fait perdre la tête ! Ok, ça ne coupait rien d’autre que le gazon et la mauvaise herbe, mais dans ma tête bien sûr que oui, ça coupait les têtes ! C’était ça, les hélices qui se déchaînaient !
– Tu vois ! Ça a rien à voir avec l’essence (je m’emportais) ! Madame la Mort est avec moi pis elle me pardonne, à moi, à chaque fois, parce que j’ai le don avec elle ! J’ai un vrai don et papa le savait très, très bien quand il m’a laissé la tondeuse avant de crever, pis j’peux te dire que c’est pas en faisant le p’tit gentil que tu vas réussir à faire partir une tondeuse !
J’adorais les hélices et j’adorais papa. C’était le signal du vrai real message, l’espèce de go que j’attendais de mon fabuleux « plus rien à perdre » et c’est exactement là que, avec un sourire un peu nouveau et very, very spectacular, j’ai crié à mon vieux voisin que « ok, à c’t’heure, traverse la haie de cèdres, pis amène ta cravate, on va jouer ». Je riais aux éclats. Comme mon voisin traversait me rejoindre, j’éclatais en morceaux de rires, haha, avec le vroum de la tondeuse qui retentissait à des kilomètres, nous étions loin de s’entendre ! Nous étions sourds ! Enfin, le jeu de la cravate : Claude Henri poussait la cravate tout au fond de ma noune, jusqu’à très loin, avec sa bite, et comme il se retirait par moment, la cravate restait profondément dans mon sexe ferme d’adolescente. Je traitais Claude Henri de gros tata-toton-twit et je vous jure que plus il me frappait, plus je me trouvais belle et qu’enfin, il nouait mes gros cheveux verts laids autour de ses poings, sortait l’amour et la langue pour licher ce que j’avais de vert et d’oreille gauche.
Et vous, auriez-vous traversé la haie de cèdres pour venir jouer avec moi ? Vous seriez venus, n’est-ce pas… voir si j’avais de gros cheveux verts laids. Aussi laids que la mauvaise herbe et les pissenlits que la tondeuse dévorait sans hésiter, aussi laids que cette cravate que j’avais profondément et aussi laids que Claude Henri le politicien tout de chair et de cravate que j’avais déniché et que je m’apprêtais à dévoiler aux kodaks de New York oh, oui, j’avais pris note de ne pas avoir peur des avions et de tout raconter à propos de la cravate profonde : « je partirai pour New York demain matin… il ne sera pas trop tard pour passer pendant les nouvelles du midi et pour raconter l’épisode du vous ne devinerez jamais de quelle horrible façon j’ai trouvé ce morceau de cravate de politicien, et moi aussi j’aurai mes trompettes, j’aurai mes quinze secondes de gloire et papa sera fier de moi là où il est, là-bas, je suis sûre qu’ils ont la télé ».
Les gens d'à côté
Rome
Le train
Venise
Anxieux de partir
lundi 15 janvier 2007
Sale job
Bon. Il est possible que vous vous obstiniez quand même à poursuivre votre lecture et, si vous vous entêtez à lire ceci, c’est que vous êtes de gentils lecteurs hypocrites. Mais j’aime les hypocrites, plus encore que les gentils. Vous méritez donc que je sois gentil avec vous et que je vous aide à comprendre les raisons de votre lecture. Je ne vois que deux raisons pour lesquelles vous vous entêtez à lire ceci : soit vous êtes impatients de connaître les raisons de mon titre et de connaître de quelle sale job exactement il s’agit, soit vous m’aimez d’un amour comme il ne s’en fait plus. Dans les deux cas, vous êtes impatients : c’est donc que je n’ai pas intérêt à vous faire patienter davantage (surtout si vous m’aimez). Si vous lisez ceci pour connaître de quelle sale job exactement il s’agit, cela implique deux choses : soit vous êtes curieux de savoir si l’histoire racontée sera bonne, soit vous êtes curieux de savoir si je suis un auteur génial. Si vous êtes curieux de savoir si l’histoire sera bonne, deux choses : soit vous êtes écrivain, soit vous souhaitez que je sois pourri afin d’obtenir enfin une raison de me détester. Ce qui n’est pas possible car, d’une part, les écrivains sont beaucoup trop jaloux pour lire les autres écrivains, et d’une autre part, vous n’endureriez pas la lecture si vous me détestiez. Je ne vois plus qu’une chose, alors : c’est que vous êtes curieux de savoir si je suis un auteur génial. Cela implique donc que vous n’avez pas lu le premier paragraphe du texte (premier paragraphe où, clairement, je dis ne pas être génial) et cela prouve que vous avez débuté votre lecture par le deuxième paragraphe (chose étrange que je ne fais jamais, mais aussi je ne lis jamais alors : je suppose qu’il est possible que les lecteurs débutent parfois par le deuxième paragraphe). Cela étant dit, je vous suggère de retourner au premier paragraphe, puis de cesser votre lecture après avoir réalisé que je ne suis pas génial.
Si vous entamez ce troisième paragraphe, c’est donc que vous vous foutez bien de connaître de quelle sale job exactement il s’agit, car ceux qui cherchaient à savoir si l’histoire était bonne (tout comme ceux qui étaient curieux de savoir si j’étais un auteur génial) ont cessé de lire. Il ne reste que vous qui m’aimez d’un amour comme il ne s’en fait plus. Mais, pour les raisons que j’ai énoncées plus haut, vous êtes tous impatients d’une manière ou d’une autre. Si vous êtes impatients, c’est que vous trouvez le temps long, et personne n’aime trouver le temps long. Vous avez alors l’impression que je vous fais perdre votre temps ; il est donc un peu moins évident que vous m’aimez. Si toutefois vous persistez à lire, c’est que vous persistez à dire que vous m’aimez et dans ce cas : soit vous êtes hypocrites, soit vous m’aimez véritablement. J’ai pourtant dit, dans le deuxième paragraphe, que je n’avais pas intérêt à vous faire patienter si vous m’aimiez et pourtant, je ne cesse de vous faire patienter. Donc, vous ne m’aimez sûrement plus. Si vous lisez ce troisième paragraphe et que vous continuez de m’aimer, c’est que nécessairement vous n’avez pas lu le deuxième paragraphe. Ainsi, il est fort probable que vous ayez sauté le deuxième paragraphe, ou que vous ayez commencé votre lecture par le troisième. Pour ceux qui m’aiment, donc, il vaudrait mieux que vous lisiez le deuxième paragraphe (il en va de soi si vous m’aimez) et de cesser votre lecture lors de ce deuxième paragraphe, lorsque vous sentirez que vous ne m’aimez plus. Pour les autres, vous êtes nécessairement hypocrites, car ceux qui m’aimaient sont tous partis lire le deuxième paragraphe et ne reviendront pas. Il ne reste donc que vous hypocrites qui ne m’aimez pas d’un amour comme il ne s’en fait plus et qui feignez l’amour pour je ne sais quelles raisons (probablement que vous ne détestez pas perdre votre temps). Toutefois, vous ne doutez pas que je vous aime (si vous en doutez, je vous invite à relire la troisième ligne du deuxième paragraphe, puis tâchez de revenir vite poursuivre votre lecture).
Tous ceux qui me lisent à présent sont donc hypocrites, et par le fait même, j’aime à présent tous ceux qui me lisent. Mais, vous ai-je expliqué pourquoi j’aime les hypocrites ? La raison est assez claire : les hypocrites ont une telle estime d’eux-mêmes (que je n’ai pas) ! Leur estime d’eux-mêmes est probablement due au fait qu’ils sont au-dessus de tout et qu’ils font semblant d’aimer ceux qui viennent à eux et oh, si je vous aime et que je n’ai aucune estime de moi-même (la preuve que je n’ai aucune estime de moi-même est, et je me cite : « les hypocrites ont une telle estime d’eux-mêmes (que je n’ai pas) »), vous devinerez que je ne suis pas hypocrite et, si j’aime les hypocrites, c’est que j’aime ceux qui ne me ressemblent pas. J’ai dit aussi que je n’ai jamais été brillant. J’aime donc les gens qui sont brillants. Si vous ignoriez que je ne suis pas brillant, ce n’est pas la peine de retourner au premier paragraphe ; je préfère que vous cessiez immédiatement de lire, car si vous l’ignoriez, c’est que vous n’êtes pas brillants et donc, je ne vous aime pas. Et je n’aime pas que ceux que je ne m’aime pas me lisent trop longtemps.
Tous ceux qui me lisent à présent sont donc de brillants hypocrites, car les moins brillants se sont sentis offusqués lors de mes derniers propos. Offusqués, ils sont partis ; ils n’ont pas aimé que je les traite d’ignares. Quelques ignares doivent être restés malgré tout (je les salue), et je parviendrai certainement à les aimer puisque, après tout, il faut à quelque part qu’ils aient été assez brillants pour refuser l’autorité dont j’ai fait preuve. Je n’aurais su agir aussi brillamment qu’eux, aussi je ne peux les comparer à moi-même : je ne lis jamais.
Je sens que les lecteurs tombent comme des mouches, qu’à chaque paragraphe quelques autres s’éteignent et, je vous sens heureux de gravir les paragraphes.
Mais, je vous entends me demander : à quoi cela peut-il servir de gravir ces paragraphes jusqu’à la fin ? De brillants hypocrites comme vous méritent assurément quelque chose…
…Êtes-vous géniaux ? Je me dois de vous le demander. Je sais que la question n’est pas de celles auxquelles on répond facilement mais, j’ai bien réussi à vous prouver que je ne l’étais pas ! Il est essentiel pour moi de vous aimer, lecteurs, et il est essentiel pour vous aimer que vous ne me ressembliez pas, et il est donc essentiel que vous soyez géniaux ! Écrivez-moi une histoire, que j’en juge ! …non, c’est une mauvaise idée que j’ai eue : si vous m’écriviez une histoire, cela impliquerait que vous seriez écrivains et que vous me ressembleriez trop (je suis écrivain)… Je préfère continuer à douter de votre génie que de vous voir écrire ! Tout de même : si l’un ou l’autre d’entre vous se considère très peu génial, qu’il quitte sur-le-champ.
À présent, vous lecteurs êtes tous de brillants hypocrites géniaux ou à peu près. Et je vous aime, d’un amour comme il ne s’en fait plus ! Ah ! Je vous aime d’un amour comme il ne s’en fait plus, vous qui ne me ressemblez pas ! Comment faire maintenant pour que vous m’aimiez vous aussi ?... Me dévoiler ! Voilà ce qu’il faut que je fasse ! Dévoiler l’histoire de ce texte que je n’ai pas osé dévoiler avant d’être certain d’aimer mes lecteurs d’un amour comme il ne s’en fait plus ! Ainsi, si je vous dévoile de quelle sale job exactement il s’agit, tous les autres lecteurs qui ont cessé de lire au premier, au deuxième paragraphe ou après seront jaloux de vous ! Et cela vous rendra bien heureux, bien heureux de leurs angoisses ! Et vous m’aimerez vous aussi d’une certaine façon, n’est-ce pas ? C’est ce que je souhaite alors ! La voici, cette histoire que vous serez les seuls à pouvoir lire :
« SALE JOB
Ma première vraie job consistait à couper les mauvaises herbes d’un terrain de golf avec un gros weed-eater au gaz super lourd en tout cas : j’étais pourri en matière de travaux manuels masculins. Mon truc à moi, c’était l’intellectuel. N’empêche que je devais travailler pour démolir ma réputation de fils à papa et c’était la première journée de ma première vraie job et j’arrivais lendemain de brosse de la Saint-Jean, même que je m’étais piqué à l’héroïne pour une des rares fois de ma vie la veille ou enfin, l’instant d’avant ; je commençais à travailler à six heures le matin et ah, maudite job d’été qui fut-été-fut très plate.
J’avais le malheur de travailler avec un autre coupeur de mauvaises herbes qui s’appelait Charles. Nous aurions pu être amis, je suppose, si seulement je l’avais aimé. Dès la première journée de ma première vraie job, j’ai tenté de me rapprocher de Charles et pour ce faire, je lui ai exposé tous mes raisonnements intérieurs les plus simples mais, tout ça lui semblait très complexe ou plutôt, tout ça lui servait d’opportunités de se moquer de moi.
Charles n’a pas hésité à me traiter de « gros niaiseux ». J’étais loin de l’avoir pris. Je crois que ça a été l’insulte la plus insultante qu’on m’ait dite. Ces deux mots regroupaient tout ce que je ne voulais pas être : gros et niaiseux. Les meilleures insultes sont souvent les plus simples. Mais, de là à traiter Charles de « Charles »… venant de moi, ça aurait été une insulte de « gros niaiseux »… J’ai trouvé assez simple de lui dire que je ne l’aimais pas. Tout simplement. Un peu trop simplement, d’ailleurs. Il m’a cogné assez vite merci, si bien que l’œil droit m’a manqué pendant une semaine. J’avais peine à écrire et je me suis dit : « la prochaine fois que j’aurai à avouer à quelqu’un la haine que je lui porte, je tâcherai de le faire d’une manière plus élaborée, plus longue et plus compliquée ainsi, j’aurai bien le temps de me sauver ». »
Voilà l’histoire. Êtes vous satisfaits ? Je sens que non… Je sens que vos attentes n’ont pas été comblées…
Je sais ce qui ne vous plaît pas dans cette histoire, et cette chose me déplaît moi aussi. Je sais que l’histoire n’est pas assez « intellectuelle ». Mais, j’ai mes raisons de ne plus faire d’histoires intellectuelles : c’est qu’on a toujours dit de mes histoires qu’elles étaient « trop intellectuelles ». Dieu sait qu’on me l’a reproché. D’ailleurs, les raisonnements de ce texte auraient dû vous paraître d’emblée « trop intellectuels », oh, je sais, j’ai dit à la toute première ligne de ce texte que « je n’ai jamais été intellectuel » mais, je sais mentir. Et vous auriez dû savoir que ceux qui mentent sont des hypocrites. Vous auriez dû comprendre aussi que je suis bien hypocrite, et que je vous ressemble drôlement, et que si je vous ressemble, alors c’est que je ne vous aime pas.
Biographies souterraines
Monsieur « le Publié d'entre-les-Poubelles »,
celui que l'on dit plus écrivain que peintre;
dites-moi, Monsieur « le choc posthume du sans-digne »,
Monsieur « le trou noir qui s'indigne »,
celui que l'on dit vide mais tout plein d'intérieurs;
vos biographies, comment vont-elles?
« quelques Poubelles vous ont publié,
le Finaliste d'un Marathon d'écriture,
d'une Triple apparition d'un Recueil de poésie (était-ce vous?),
et Lapsus, et tant d'autres revues littéraires à venir! »;
dites-moi, Monsieur « fâché-monsieur-méchant »,
Monsieur « la critique folle »,
pour qui les autres sacrent tabarnaque à l'infini;
dites-moi, Monsieur « à ce jour j'ai vendu mon art 3000$ »,
Monsieur « les fans me font saigner les oreilles »,
pour qui les filles sont à croquer (les hommes à sucer?);
comment on se sent, Monsieur « Drouin »,
après avoir été publié dans les revues Poubelles du montréal,
dans des trous pareils avec les grosses putes sales (des éditeurs),
c'est vrai que ça encule?